• Dialogue : Le blogueur juge de l’ermite 

      

    En réalité, ermite à moitié. S’il vivait seul dans un petit village du Dauphiné, à 1500m, il occupait une maison sans grande commodités mais non sans confort. « Vous ne pouvez pas vous tromper, m’a-t-on dit quand je partis à sa rencontre, c’est la maison près de la chapelle ». Un petit village d’une vingtaine d’âmes, 4 mois de neige en hiver, abritant un berger, deux paysans et quelques couples d’ouvriers et de retraités.  

    On m’avait averti : « il est peu loquace, il va tous les jours en montagne ».  Depuis son observatoire, il surplombait la vallée, la ville, mais aussi la société. Il était informé, très au fait de l’actualité, grâce aux moyens modernes de communications : Internet était parvenu dans ce village depuis six ans. 

    On me l’avait présenté comme un original, coureur de bois, amateur de vie sauvage, amoureux de la haute montagne ; d’autres le voyaient comme un vieux sage, austère et taciturne, blasé des humains. Certains imaginaient un type bizarre probablement aigri et frustré, un peu creux, peut-être vaniteux, fouillant les gens du regard, les bombardant de questions. 

     Je l’abordais dubitatif, quelque peu intimidé ; il me regarda monter le sentier caillouteux et me félicita pour ma démarche souple et rapide. « Vous avez le pied montagnard ». Il me fit le tour du panorama : « Oui, la vue est superbe. Là-bas vous avez le pic du Bout à 3000 m ; à votre gauche le mont de la Table. Je les ai gravis, quoique maintenant mon altitude de prédilection soit redescendue à 2000 m » 

      

    Il m’expliqua qu’il passait son temps à marcher, lire, grimper, réfléchir, tout cela successivement. Je grimpe en solo, en libre ; ça veut bien dire ce que c’est : seul sans matériel et sans assurance.  Etre libre, sans entraves, choisir ses voies, bien viser ses passages, ne dépendre que de la roche et de sa propre lucidité. Rentrer à n’importe quelle heure, parfois ne pas rentrer ; personne ne s’inquiète ! C’est important la liberté. Et bien sûr, sans l'appareil symbolique de l’esclavage de l’homme d’aujourd’hui, le portable. Je n’en ai jamais eu.  Seule condition : « Etre en forme » : la montagne ne tolère pas ceux qui sont fatigués, peu concentrés, inattentifs.  Posséder le sens de l’équilibre.  Etre équilibré sur le rocher signifie aussi l’équilibre mental .Pas l’un sans l’autre ! Telle était sa devise.Il justifia longuement la marche comme ce qui demeurait encore d’authentique dans les liens avec notre ancêtre « l’homo erectus ». C’est par là que passent la palpation du réel, la relation physique avec la terre nourricière.  Le pied dans la marche représente le contact direct, la racine qui nous relie à la matière d’où nous venons et où nous retournons tous !  Les mots le disent : « Retomber sur ses pieds », « ne pas perdre pied » ou « bon pied, bon œil ». Que ce soit le pied cambré du danseur, le pied ouvert ou fermé du footballeur, le pied marin, sentez, dit-il,  tout ce que la civilisation récente a atrophié ou annihilé. Pas surprenant que la pensée se soit amollie. Si vous amoindrissez la fonction de ce membre, vous réduisez votre capacité intellectuelle. Vous savez qui a dit : « Quand je grimpe, je pense avec mes jambes  » ?  

    -Non ! 

    -Un très grand alpiniste, un militant, un politique engagé aussi : l’Autrichien Reinhold Messner. L’abaissement de la pensée est en proportion de la diminution de la longueur de marche quotidienne. Sans intelligence, pas d’indépendance et alors, c’est la vie en troupeau. Comme des moutons où l’un suit consciencieusement l’arrière train de celui qui précède. Se caler au milieu du groupe, se fondre dans la masse, ne pas se distinguer. On dit qu’il y des concours de stupidité pour acquérir le droit à la célébrité dans la société d’où vous venez. Est-ce vrai qu’à la télé gagner les courses à l’imbécillité assure la notoriété ? Ne pas réfléchir par soi-même, suivre le mouvement, se montrer  conformiste, quand le chef de file vous conduit ...à l‘abattoir ou au précipice, il y a de quoi pavoiser en effet.  On m’a raconté que la meilleure façon d’être moderne est d’entrer dans le grand livre de Fesses-Book. Montrer ses fesses, souriantes ou grimaçantes, fines ou grossières ; des pages entières de photos de fesses. La gloire serait attribuée à qui a fait le maximum pour appartenir à la grande confrérie. Remarquez : Jean Ferrat avait admiré la manière dont Brassens montrait les siennes aux bourges et aux calotins.  

    C’est pour cela que je marche deux ou trois heures par jour quelque soit le temps. Nos contemporains, en deux générations, ont perdu entièrement cette capacité.  « Ils perdent pied ».Les dégâts en sont immenses : comportements de renoncement face aux difficultés, abdication de caractère devant les rapports de force conformisme des morales imposées  par autrui». Si j’ai l’occasion, je vous montrerai les différentes démarches. Marcher en pensant n’est pas la même chose que penser en marchant ; la distinction est subtile mais forte. Je l’éprouve tous les jours en vagabondant. La pensée aérée, dépouillée, qui va l’essentiel, les grimpeurs la pratiquent. Vous les avez vus sur les parois ? Ils font des choses de plus en plus incroyables ! Vous connaissez Catherine Destivelle ? 

    -De nom ,oui 

     -Quand elle grimpe dans  son style éthéré, elle est un défi à la pesanteur ; elle fait corps avec le rocher et en même temps elle s’en détache , elle vole de prise en prise. Lisez-la.  Elle dit de choses très justes sur ces détails extrêmes. Quatre bouts de doigts de pieds et de mains, quatre fines extrémités pour s’élever et vous maintiennent en vie. On voit immédiatement le caractère aérien, la mesure à l’économie : pas de geste superflu, rien d’inutile dans le dépouillement de l’ascension. Ce sont des danseurs verticaux ; si les danseurs de ballet maîtrisent l’espace horizontal (ils s’élèvent un peu mais médiocrement), observez ces danseurs de paroi. Quand je passe au pied d’une dalle où ils s’expliquent avec eux mêmes, je ne me lasse pas de les regarder.  

    « Mes mains se promènent doucement sur la surface granuleuse du rocher. Puis mon corps se met à grimper. Tout est facile, les mouvements s’enchaînent aisément, je grimpe, je grimpe...Un vrai rêve ! C’est pour parvenir à ce degré de liberté physique, ce sentiment d’aisance, de légèreté que j’ai décidé de regrimper en solo car je savais que ce serait la seule façon de revivre cette osmose parfaite avec le rocher, de retrouver cette grimpe instinctive, presque animale »( C. Destivelle : Retour à la montagne)  

    Il faut dire que la pensée, afin de s’aérer, ne s’encombre ici d’aucun d’artifice, ni de conventions. C’est à 4000 qu’on respire le mieux. Il y a moins de pression atmosphérique et  la tête se purifie ! On ne pense pas de la même manière qu’au niveau de la mer ! La vérité créatrice par la sensation ultime des éléments naturels,  le sol et la peau, maints écrivains l’ont exprimé. Rappelez vous Rousseau ?  

    –Ah oui, dans la Nouvelle Héloïse ? Mais il oublie que plus on monte, plus il faut s’oxygéner ! Mais, vous, que faites-vous là-haut, tous les jours ? Je présume que vous observez les animaux sauvages ?  

    -Oui, je vois le lynx, le renard et le sanglier, le chamois et le bouquetin, le cerf ou le chevreuil. 

    -Et le loup ?  

    -Jamais vu ; ni rencontré de traces ; deux étaient présents ici, paraît-il. Vite abattus  

    -Pourquoi ?  

     -C’est l’immigré de la gent animale ; on lui impute les crimes des autres.  Il vient des Balkans ou du Caucase et de plus il transite par l’Italie. C’est l’illégal à pourchasser, le bouc émissaire.  Il paie pour tous les malheurs engendrés ailleurs 

      

    -Pourtant dans les troupeaux ... il fait des ravages ? 

      

    -C’est pas lui, ce sont le chiens redevenus sauvages, les chiens errants, gardiens de villas et les chalets abandonnés hors saison par leurs maîtres, d’où ils s’échappent pour quelques jours chasser, retrouver leur instinct de tueur (« les chiens tueurs d’enfants ont plus de respectabilité que le loup). Eux oui, j’en ai rencontrés. Affamé, le loup ne tue que pour se nourrir, une brebis de ci de là, l’autre le chien dit de garde qu’on laisse seul dans les jardins   tue par plaisir. Quand un animal du troupeau est dévoré,  il est probable que ce soit le loup. Quand on trouve plusieurs moutons abîmés et blessés, c’est le chien qui est redevenu sauvage. D’ailleurs souvent les dégâts sont ciblés, circonscrits à une petite aire ; or, lui, le loup circule, ne reste pas sur place.  Cela est connu. Il n’y a que les journalistes naïfs et leurs lecteurs qui sont menés en bateau.  Bon ! Il ne faut rien dire : Bruxelles ne dédommage que si le loup est déclaré responsable. D’ailleurs les nouveaux résidents,  bourgeois ou retraités, sont devenus les maires, les  notables de villages, les dirigeants d’association (de chasse) ; ils font la loi et l’indemnisation. Le berger se tait.  Le loup est donc l’immigré honni.  

      

    -Bien, bien..  je vois que j’ai touché là à une corde sensible  

      

    -Oui et s’il n’y avait que ça ! Les 4.4, les quads, les chasses illégales, les empoisonnements d’animaux protégés. C’est la curée pour détruire, polluer, abîmer, ne rien laisser derrière nous. Les nouveaux Barbares sont dans nos montagnes 

      

    - Et l’isolement, l’absence de médecin, de pharmacien  ne vous préoccupent pas ? »  

      

    -Inutile ; je ne les connais pas. Jamais vus. Je n’ai jamais été malade ; je crois que c’est irrémédiable,  la bonne santé. Une question de chance mais aussi de volonté, d’hygiène de vie, de connaissance de son corps. Je devine ce qui ne va pas à de petits signes, je porte un autodiagnostic ; puis je me soigne en pratiquant  les exercices physiques appropriés ou bien je m’octroie  la récupération nécessaire. Mais puisque vous vous intéressez à mon genre de vie, je vous propose une devinette.  Je fais parfois des pastiches en me promenant ; oh, des réminiscences scolaires, des textes appris et que je remanie s’ils ont un rapport avec ma situation. Par exemple en nageant dans un des nombreux lacs, je me suis souvenu de ce texte célèbre : 

    « Lorsque le lac gelé ne me permettait pas la natation, je passai mon après-midi à parcourir la rive, en lisant une page ou deux d’un livre, m’asseyant tantôt dans les recoins les plus souriants et les plus solitaires pour y réfléchir à mon aise, tantôt gravissant les hautes terres pour parcourir des yeux le superbe et renversant coup d’œil du lac et des rivages boisés, élargis en riches plaines dans lesquelles la vue s’étendait jusqu’aux montagnes bleuâtres qui les bornaient. Quand le soir approchait, je descendais des cimes et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève etc ».  

    Lecteur :  De qui et d’où est tiré ce passage d’un auteur que j’aime bien et que je respecte à ma façon, caricaturale ? 

      

    -Pourquoi cet écartement de la société ; ce retrait est volontaire n’est-ce pas ? 

      

    -Oui une raison très simple. Je n’ai pas beaucoup travaillé durant ma vie active, j’étais un peu paresseux, j’étais professeur. Un métier peu usant, intéressant certes, mais guère éprouvant si je compare aux ouvriers qui m’entourent. Nous, on parvient à la retraite en pleine forme. Eux non ! Alors il était temps de redevenir sérieux. 

      

    - Vous faites toujours les choses à l’envers, quoi ?   

    - Une raison supplémentaire est que j’habitais une ville du sud, riche, pleine des bobos et de bourgeois, sophistiquée, avec de nombreuses occasions de diversions, de loisirs, de spectacles. Je me suis éloigné de ces tentations car je me serais laissé aller à la vie facile, distrayante et sans soucis. Mais rassurez –vous je ne suis pas devenu un travailleur acharné : 6 à 7 heurs par jour me suffisent.  

      

    - Oui je comprends ; d’ailleurs moi-même...Mais pourquoi se couper du monde à ce point ? Ne parler à personne, des jours, des semaines durant, n’est-ce pas trop dur ? 

      

    - Pas pour moi qui ai l’esprit lent, qui réfléchit laborieusement, qui suis le contraire d’un esprit vif et rapide. Il me faut du temps et de la concentration pour comprendre quelque chose de valable à la société où nous vivons. Donc je m’impose la régularité de l’attention, l’approfondissement par le silence. Je tente de m’abstraire du bruit ambiant, d’éviter les distractions qui dispersent.  Rester seul pour penser : le monde actuel fait tout pour vous en empêcher. La solitude est dénoncée comme une maladie, une anomalie. Vive le superficiel, le zapping ; soyez légers, glissez, faites 3 ou 4 choses à la fois pourvu que ce ne soit ni profond ni exigeant en attention. Regardez : les médias, les livres à succès sont ceux qui confirment vos préjugés, qui vous incitent à abandonner toute personnalité, toute indépendance, toute rigueur de la pensée.  « Nous réfléchissons pour vous aux meilleures solutions, confiez-nous votre argent, votre santé, votre esprit, on s’occupe de tout. Amusez-vous, soyez insouciant, sortez, consommez, moutonnier, suivez le troupeau. Ludisme, Hédonisme, Egoïsme, on organise tout pour vous ! 

      

    --Et la montagne vous permet de lutter contre. Seul contre tous, quoi ? 

     –Non ; je n’ai pas cette prétention ! Mais la montagne et la lecture ensemble ! car la culture accumulée sur 20 siècles nous indique que ce phénomène est banal , que d’innombrables individus sont sortis du rang, ont refusé, ont désobéi. Certains ont laissé des œuvres impérissables. Les ayant un peu fréquentés dans ma jeunesse, je voulais les retrouver sur le tard... 

    Mais, bon,  j’ai quelques olives et un fromage à partager, entrez .On discutera. 


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  • Nous abstentionnistes intraitables, motivés, politisés,  sortons de cet épisode des élections déterminés, plus nombreux que jamais Ils furent au premier tour 35 millions de bulletins exprimés. Nous fûmes  25 millions, ce dimanche-là à  refuser de voter : 20 millions d’abstentions officielles, 5 millions de non-inscrits, dont 2 millions de votes nuls sur un total de  près de 55 millions de personnes en âge de voter.  L’équilibre   des deux camps se rapproche et valorise enfin  ceux qui ayant toujours voter jusqu’en 1995 refusent les mesures d’injonction des partis et de médias, les ordres moralisateurs, à se soumettre à la nouvelle  comédie des pouvoirs fictivement opposés qui ont trouvé là l’occasion de brouiller les cartes. Plusieurs « camps bourgeois »  ou familles régnantes s’associent sur une mystification originale et neuve : faire semblant de se différencier alors qu’ ils règlent leurs comptes à travers le rite des présidentielles et amusent la plèbe béate, celle qui veut du pain et des jeux. Droite et gauche ont montré le vrai visage de l’opération : l’alternance, les faux combats de faux adversaires quand on échange les places, services amicaux,  postes  juteux pour parents, amis, enfants. La grande comédie du conflit  irréductible  Gauche/ Droite entre deux ou trois camps est cependant finie pour le spectateur lucide. Nous, les vieux, qui avons été témoins des sérieuses divergences entre  plusieurs options Républiques ou dictature ( en 194O, 1954, 1958 et 68) aux enjeux  vitaux sommes conscients  de la mystification contemporaine à l’adresse des  citoyens Sauf à de courts moments de notre histoire  dramatique  où la sincérité,  le courage et le désintéressement l’emportaient entre candidats réellement opposés,  nous sommes heureux d’avoir milité pour l’abstention générale  après avoir été des électeurs indéfectibles

    Maintenant nous avons remplacé l’acte absurde par d’autres moyens (actions de quartier, vote entre  voisins ou professions  par internet,    militantisme   des referendums) . L’engagement  citoyen pour la maîtrise   de l’acte du vote  ( n’est-ce pas : Grand Charles ? puisque tu  l’a vécue deux ou trois fois) notre destin ne passe plus par l’urne   ni  par les   dimanches républicains : laissons aux  béni-oui-oui  la joie de se faire  tondre par le  petit mitron (pardon : Micron !) :  Un président qui n’aura jamais été élu du peuple ;  même dans le plus petit conseil municipal ! C’est comme si vous confiez le bus de la colonie de vacances  de vos enfants à un gamin qui n’pas le permis. Bonne chance, les amis. Une chance que vous devez aux prêtres  des médias)  et aux sentencieux du  Canard  qui se déchaînent  quand on lui apporte une tête de Turc sur un plateau.  Non, Nous n’irons pas voter avec vous.

    Parce qu’avec ce brillant épisode intellectuel, les vraies motivations de classe ,les réelles solidarités interclasse entre médias de gauche et de droite, entre sondeurs et journalistes couchés,  émergent en faveur d’un statu-quo général  dont les pauvres, les démunis, les travailleurs ou les incroyants feront les frais « comme d’hab ».Et alors,  amis, toutes bourgeoisies confondues  en castes, clans,  factions   feront la fête et viendront en juin   ensemble   dans deux mois,  nous rejouer le cinéma des oppositions  irréductibles ou des  inimitiés exclusions-excommunions, condamnations . Pour nous spectateurs amusés ayant regardé le combat truqué ;, la lutte, le combat hors élection, tout commencera lundi matin  quel que soit le résultat du duel fictif. Cependant, changés, transformés,  nous sommes  devenus puissants et   en nombre.  25 Millions ce n’est pas rien ! Nous,  Ermites ou urbains, qui avons refusé les endoctrinements et les processions au « bureau » de vote, nous avons fait le choix de la Raison et  tout ce qui est adviendra   à partir de maintenant confirmant nos options ne sera pas de notre responsabilité : à vous seuls de vous débrouiller mais sans nous !


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  • Résumé  du livre impubliable : la mort des républiques

    La république n’est pas une et indivisible  Elle est, par son histoire, complexe et multiforme. Elle connait des destins contrastés. Elle surgit, vit et meurt. Elle  constitue un objet sociologique et historique comme tout autre régime ; et cela mérite justification et explication. Le sociologue  entreprend donc une comparaison sur les siècles ( une dizaine dans mon livre :Antiquité, France, Allemagne ; une trentaine de la sphère européenne dans le livre de Ch. Brochier : « Sociologie historique du gouvernement de la République ») L’enquête ici  se heurte à l’idéologie dominante qui en fait une « essence », une substance, un concept indiscutable (alors même que le général de Gaulle qui en sauva deux, ne la cite, sur une centaine de pages, qu’une fois au profit de termes qu’il juge plus appropriés au relativisme  historique : « France » pouvoir,  Nation,  Etat. Ce préalable  a dû être levé avant d’enquêter  sur les  modes de délégation, de représentation, l’autorité, la séparation de pouvoirs et le système d’élections, la gestion  des pouvoirs administratifs et  de la force publique, principes ou faits, qui ont connu des fortunes diverses et complexes dans le monde occidental. Alors, la variété des circonstances des apparitions et disparitions successives, les péripéties de l’existence en Europe depuis l’Antiquité à aujourd’hui, méritaient d’être examinées. En éliminant tout esprit  de hiérarchie  quoique on en connut des exotiques (« bananières »), des bonnes et  des « mauvaises » (soviétiques et pays de l’est),  aux structures plus ou moins  abouties, d’après l’opinion des commentateurs  nationaux. 

    En l’absence d’unanimité, face à la diversité des critères formels, retenus  sans examen réaliste de l’application des principes, nous avons examiné l’utilisation par les usagers de la démocratie, des discours sur les droits de l’homme,  les pratiques votantes  et les actes des militants dans ce régime : Eh ! là patatras, rien ne concorde ! Le peuple souverain, le peuplé adulé des orateurs, le peuple sans cesse invoqué manque à l’appel ! Le calcul des votants en chaque élection  donne des surprises : en démocraties occidentales, ils sont  presque toujours minoritaires. Abstentions, non inscription,  votes nuls dominent largement au point d’atteindre  régulièrement 45% en France (60% dans le « modèle » américain)

    Alors pourquoi ces « peuples » appelés sans cesse  à leur devoir civique s’absentent ? Sautant dans ce résumé l’étape historique de l’échec d’intégration des classes dites populaires, nous sommes parvenu à isoler un critère : l’âge bien sûr, mais surtout les revenus (et leur stabilité), et la dimension  de la propriété, la possession de patrimoines, en valeur équivalent à un demi-million d’euros. Au-dessus, on vote presque systématiquement ; les sans patrimoine presque jamais. La valeur de  ce test, sans analyser la tendance  d’une abstention très faible dans les années 1945 et suivantes aux taux très élevés actuels  sans négliger d’autres éléments de l’exclusion ou de la séparation de la moitié  de nos concitoyens pratiquants assidus,  accentue le caractère tranché de cette division. La vraie question est alors : pourquoi veut-on ignorer ou masquer cette évidence ? Le peuple absent : où est-il, que pense-t-il ?  Ceux qui en appellent à lui, vers qui se tournent-ils en réalité ; à qui parlent-ils factuellement ? D’autres étonnements suivront si nous arrivons à bien mener notre enquête. Quelle conclusion tirer de celle-ci? D’abord que nombreux auteurs étrangers appliquent depuis des années notre schéma d’analyse : particulièrement l’école « de Cambridge » ; ils font autorité dans le monde des idées et des pratiques politiques : Dunn, Goody, Hobsbawm, Evans,  tous élèves de Moses Finley. En définitive on ne peut à proprement parler de luttes de classes mais de luttes de fractions de classe. Si  50%  des habitants en âge de voter participent  et dirigent la république, elle est alors l’enjeu permanent de conflits fratricides, parfois meurtriers entre petites, moyennes et grandes ou très grandes bourgeoisies. Ce schéma a été constamment et intelligemment partagé par des analystes dans le monde. Nous le résumons et verrons qu’il s’applique avec pertinence à la France,  à l’Italie et autres pays du continent dans la période récente (sans parler de la Présidentielle actuelle, un cas d’école).Au cours de ces conflits ancestraux, symboliques ou non, le petit peuple parfois s’immisce ou est appelé à soutenir un clan (type 1789).Il est réprimé peu après. Nous rentrerons par une série de cas dans les déroulements  variables mais le scénario est immuable ; notamment quand la « gauche » ne représente plus aucun danger  pour les titulaires  même divisés du pouvoir. Alors, que des scissions apparaissent ou non, au sein des classes populaires, est  un effet secondaire : s’il est habituel que des paysans soldats tirent sur des ouvriers, l’inverse est vrai mais plus rarement. En bref la mort des Républiques analyse toutes ces situations sans  examiner si elles sont exemplaires ou non

    Comment avons-nous mené une telle étude en série? Nous  prétendons qu’il faut approche de l’intérieur,   dans la continuité,  ce processus du découragement républicain du petit peuple, et chercher les autres modes d’action qu’il a  tirés de ces deux siècles d’échec, sans omettre  le sens de l’ironie qu’il manifeste à l’égard de ses guides-protecteurs républicains. Nous prétendons que les sciences sociales se sont totalement détournées   de ce  type d’analyse ethnographique car il ne faut pas compter sur les procédures statistiques étatiques  ou  sociologiques universitaires, (sondages, études d’opinion, questionnaires, entretiens, tous biaisés) pour   ressentir les modulations subtiles cachées aux enquêteurs extérieurs. Nous affirmons que nous fumes les seuls bien placés pour  approcher des comportements privés et secrets et, le cas échéant, en publier  les résultats (pas toujours : nombreux refus). Nous avons pris  acte qu’il faut vivre en continu parmi « ces gens-là ». Aucune difficulté  puisque nous résidons dans ces quartiers, ces villes ouvrières ou villages pauvres et reculés. Cet environnement, et singulièrement aucune « propriété » (en tout cas hors du logement et des biens domestiques), ne nous distinguent du genre de vie de nos voisins.  Cela va de soi puisque, à ce monde, nous  appartenons de naissance : pères, grands-pères,  frères,  fils ou autres proches  sont ouvriers, petits paysans, employés  subalternes, migrants pauvres ; ils constituent donc notre environnement quotidien. Et nous n’avons eu aucun mal à appliquer l’observation participante-une technique  de l’ethnographie- à cette pratique de voisinage. Nous venons  de résumer plusieurs années de travail. Par « nous », je signifie les 4 ou 5 sociologues  qui partagent cette expérience  en continu, qui en discutent souvent et  donnent ici  ou là les résultats. Nous  revendiquons  notre compétence. Nous affirmons  haut et fort qu’il faut  approcher, connaitre intimement  avant de proclamer,  surtout avant de moraliser et d’élever en dogme laïque sacré, le sens républicain  naturel et  avant de stigmatiser  l’indignité de l’abstenant ou du prétendu indiffèrent

     

     

     


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  • Fillon exit : purgatoire ou enfer ?

     Lettre de la montagne n° 3

    Candide : j’ai reçu ce message de l’ ermite et je vous le livre dare-dare

     

    Les candidats au premier tour manquaient d’humour (sauf un  certain Poutou)

    Celui à qui était promis en décembre  l’élection a perdu ses chances d’entrée  au second tour. Il lui manqua  5OO OOO voix pour dépasser la dame, celle des « gars de la Marine »  Pourquoi ? Manque  de réalisme, manque de   chance ? Je pense  surtout : pas beaucoup d’idées , ni de style ou de  l’ironie à manifester face aux champions du droit et de la Morale :le « Canard » et les juges du pôle !

    J'aurai proposé un peu d’autodérision  au lieu de prendre  au sérieux les accusations. Face à la culture classique de ses dénonciateurs, que n’a-t-il invoqué Homère ? Penelope y est si bien décrite par anticipation ; celle qui, pour refuser d’envisager le veuvage en  l’absence d’Ulysse et  se remarier, défait chaque nuit le travail de la journée et le rend infini et illisible (tisser le linceul ) puisqu’elle renoncera à sa vocation  quand elle aura fini sa « tache ».Donc le labeur de Pénélope -la si bien nommée- est chaque jour invisible :elle l’efface la nuit suivante. Elle prouvait ainsi sa fidélité à son mari  si éloigné d’Ithaque !   Oh Canard , que n’as –tu relu l’Odyssée pour comprendre cette femme fidèle ? Autre forme d’humour-que le Canard aurait dû apprécier  car il a le bec dur et sélectif -  c’est raconter les péripéties des 52 autres époux (ou épouses) députés qui emploient leur conjoint en assistant parlementaire.  Que de situations scabreuses  auraient entendu  les bureaux de Palais Bourbon : prête-nom pour une maitresse,  collaboration belliqueuse et  conflits de cuisine électorale  dans les murs de l’  Assemblée nationale   pleine  de  fureurs conjugales

    Plus sérieusement si le candidat Fillon avait feuilleté son manuel d’Histoire, il aurait adopté un geste historique qui lui aurait fait gagner des millions de voix .Non pas rembourser les  rénumerations non indues de Pénélope ; après tout, c’est à  elle !. Mais  s’engager s’il était élu à ne pas recevoir  son salaire de Président, à le refuser, à renoncer au train de vie coûteux de l’Elysée et à commencer le tri des fonctionnaires attitrés de son bureau présidentiel. Le redressement des finances passait par là : la démonstration par l’exemple personnel, par le sacrifice  du luxe de la fonction  y compris à l’égard d’une mission consacrée .L’engagement suprême  ne doit exiger  compensation ni indemnité   ou rétribution.  Le devoir national, l’exemple du dévouement sont à ce prix ! Que n’a-t-il  pressenti cela le candidat ?  Quelle classe cela aurait eu ! Et la gueule de ses collègues,postulants obligés  à ce geste généreux et  populaire. On souhaite cette attitude, au petit garçon «  employé de  banque » qui va lui succéder peut-être

    Le désintéressement  était la question principale des élections.  Un seul, en temps lointains, l’inaugura  bien que jamais aucun continuateur ne la reprit.  Le General De Gaulle en 1959  refusa tout émolument pour son poste de Président élu. Plus que cela, il payait de sa poche tous les frais de vie à l’Elysée qui ne relevait pas de la fonction  de la représentation ; donc  la vie privée et celle de sa famille dans le Palais, était hors des charges de la nation, par exemple son transport, le WE  à La Boisserie, son domicile : également, à ses frais. Quel exemple en ces temps d’avidité !  Personne ne se rappelle le dévouement, la sincérité, la volonté de changer les  mœurs, hier,   en tant qu’objectifs de la République ; et aucun candidat  ne l’évoque. Quel manque d’idées élevées ; que des esprits mesquins, petits bourgeois ! Aucun  sens de la mission, aucune grandeur à attendre de cette élection déjà ratée

    Voilà comment on expliquera plus tard  cette Présidentielle à nos enfants


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  •  

    et les médias

     

    Ou comment des institutions, en se coalisant, transforment un trublion en vieux socialiste infâme. Les élus parisiens qui honnissent la province, alliés à « ScPo-Ena » et aux journalistes, sondeurs, fabricants d’ « opinion » ne supportent pas que des  opinions  s’expriment hors des normes morales qu’ils ont fixées. La manière de réagir maladroite de Frêche a accentué l'incapacité de dialogue et l’impossibilité de réflexion sur le rôle des médias dans l’organisation de la vie politique

     

    Le maire de Montpellier, le président de Languedoc-Roussillon  qui a divisé le PS, horrifié les médias était un aventurier en politique, finalement banal dans le sud ouest.  Il a incarné un intellectuel d’origine modeste (père gendarme), professeur de droit qui réussit à devenir maire d’une très grande ville.  Sa trajectoire illustre le conflit latent  entre la province et Paris, ainsi que l’hostilité des  élèves de Sc Po et  de l’ENA à l’égard des « parvenus » non conformistes.  Sans hérédité politique, il a constitué son propre fief ; ceci est impardonnable aux yeux des « héritiers ». Il a battu des bourgeois   mieux placés dans la course aux mandats. Comment son origine rurale moyenne ne l’a-t-elle pas handicapé  la conquête de sa légitimité? Au contraire, elles lui ont donné  une grande confiance en lui. D’autres méridionaux, enfants de petits fonctionnaires comme lui, ont manifesté la même  vitalité politique, l’audace, une égale volonté d’ascension.  Ces caractéristiques viennent d’avoir grandi dans un milieu relativement égalitaire, de n’avoir reçu le mépris d’aucune caste bourgeoise et d’avoir vu leurs parents   se transformer sans heurts en classe montante de notables de village. Ces jeunes « Rastignac » importent de leur origine un style  inspiré de la gouaille populaire qui avait tout pour déplaire aux élites urbaines. Homme de tribune, comme Jaurès, son compatriote tarnais, Frêche ne résistait pas au plaisir d’un bon mot, y compris douteux, pour la galerie, alors que Jaurès se contrôlait parfaitement (en public). Ces universitaires, passionnés de politique, ont entrepris  une carrière ouverte aux enfants dits  « du peuple ». Je tenterai  le parallèle avec Pierre Bourdieu ou le philosophe Alain Badiou, intellectuels  passés par l’ENS qui ont connu la réussite  grâce à l’école sans ressentir l’humiliation de la petite extraction. Ces « Toulousains » qui ont gardé le goût du combat (la castagne) n’ont jamais rencontré les grands bourgeois,« hors Ecoles », dans la concurrence économique ou la jungle des finances. Aussi, ils n’en reviennent pas quand ils reçoivent infortunes et disgrâces que les classes cultivées dispensent aux fils d’employés d’Etat. D’autant qu’on n’est plus sous la 3ème République dans le sud et que  la tradition radicale est bien oubliée.

    Bourdieu connut pareillement une fin tumultueuse face aux médias en raison de ses positions ultimes et Badiou longtemps à l’abri de la philosophie s’expose à son tour. Comme Frêche, ils refusèrent, en gros, les concessions à faire pour « arriver ». Jaurès n’aimait pas non plus les gros propriétaires ou les nobles possesseurs de mines, qu’on les appelle « les bourges » ou « la noblesse d’Etat ». La thèse de Droit de Frêche (« les structures foncières du Pays Toulousain sous l’Ancien Régime » est une diatribe de la concentration terrienne. La propriété, c’est le pouvoir et les Occitans, partageux, ne l’aiment pas. Ces trois hommes ne traînent, à ma connaissance, aucune affaire d’argent ou de mœurs, pas de corruption non plus, et c’est pourquoi ils le paient cher aujourd’hui. Les Bourdieu, les Badiou, les Frêche sont des individualistes amateurs d’appels au peuple ; ils flirtent avec l’anarchisme, sont peu à leur aise dans les grandes bureaucraties de parti. Ils jugèrent qu’il vaut mieux être le chef d’une petite secte qu’un cadre moyen dans un grand parti.  Et d’ailleurs, tous les trois créèrent leur secte (le « frêchisme » étant un avatar de la grande église socialiste). Voila comment on peut interpréter le parcours de l’ancien maire de Montpellier, pas du tout exceptionnel dans le Sud Ouest.  Toutefois on doit justifier son ascension puis sa chute, sa grandeur et sa décadence, par des raisons autres que l’hostilité parisienne et le mépris de l’énarquie

    En réalité c’est là un phénomène ordinaire : les effets de cliques quand les institutions républicaines s’immobilisent s’aggravent ; ils gèlent les mobilités sociales au lieu de les ouvrir quand l’économie n’est plus là  et ils occasionnent de nouveaux rapports de générations où la docilité de caractère des jeunes est encore plus exigée pour faire une carrière dans les institutions « démocratiques », gérées par des vieillards  propriétaires de monopoles.

     Bien qu’ayant été élevé dans les mêmes milieux qu’eux, je n’ai aucune sympathie particulière pour ces meneurs d’hommes qu’incarnait en fin de vie (mais pas au début) Frêche l’agitateur.  Je vais cependant tenter de comprendre « de l’intérieur » leurs réactions à l’hostilité générale

     

      L’Enfance du chef  

     

    Je l’ai rencontré pour la première fois à la rentrée, à l’internat en 1949, au lycée Pierre de Fermat à Toulouse (nos mères institutrices se connaissaient). Bon élève, il cherchait toujours une cause de protestation et une occasion de haranguer ses camarades.  Déjà perçait la faconde du meneur, la « grande gueule », moqueur envers les « mous » et les timides . Sportif, comme il se doit à Toulouse (rugby), il avait des concurrents, après match, au pays de la « tchatche ». Ainsi Alain Badiou, notre condisciple légèrement plus âgé, au même lycée, fils du maire de Toulouse, Résistant respecté, était aussi un beau parleur que nous écoutions dans la cour des grands. D’ailleurs Frêche aurait pu être maire de Toulouse si un hasard universitaire ne le parachuta à Montpellier dont il fit la grande ville intermédiaire entre Marseille et Toulouse, au point d’éclipser les deux capitales régionales.

    C’est évidemment là que se trouve sa singularité de caractère car personne avant lui n’avait incarné à ce point une ville ou une région ; il  voulut d’ailleurs la rebaptiser « Septimanie » comme si elle renaissait avec lui, féru de culture Romaine. Il avait enfin trouvé une cause à sa mesure : bâtisseur de ville romaine (le forum etc ) ! Ses défauts, éclatants sur le tard, mégalomanie de vieil empereur ou folie des grandeurs d’administrateur ne masquaient pas sa révolte anti-élite parisienne et son dernier triomphe électoral fut un pied de nez aux socialistes « d’Etat, car « hors parti », il a ridiculisé sa rivale. Ce qui est impardonnable aux yeux de ceux qui pensent qu’ils « font » l’élu et consacrent son  pouvoir

     

    Mais, ne nous y trompons pas, ces trublions du sud ouest sont capables d’un travail colossal parce qu’ils négligent de courtiser la communication ou la télévision : attitude dangereuse. Si on se passe des médias pour se faire élire, où allons nous ? Ils donnent de préférence leur  temps aux études et aux dossiers de terrain. Ils sont sensibilisés au « contact » populaire comme on dit au rugby. Ils vivent dans de confortables habitats sans être assoiffés de fortune ou de patrimoines immobiliers (Frêche vivait dans une agréable villa hors de tout luxe).  

    La dernière fois que je le vis, c’était à la Fac de Droit de Toulouse après son détour par HEC. Sa manie de convaincre et de recruter à toute force n’était pas assouvie.  Il était alors maoïste et   avait tenté, bien sûr, de me faire adhérer mais nos routes politiques avaient divergé. On devinait avec malice ce qui lui plaisait  dans l’image (légende ?) de Mao, cet instit rural, bon pédago et démago à la fois. L ui aussi, venu de province, avait la certitude faire tomber les puissants et il plaidait sa cause avec la ferveur du récent converti. J’ai suivi de loin sa carrière, ne reprenant aucune relation mais je ne fus jamais étonné de ses démêlés avec les médias en raison de ses attitudes grandiloquentes, et ses déclarations .

    Ses  bons « mots »- courants dans les cafés du commerce du Midi- peuvent être lus de deux façons. Le franc parler assure la popularité, et la vulgarité n’est pas un grief. Refus des appareils, c’est aussi le refus du double langage. La franchise combinée à une morale laïque vient de loin : l’anticléricalisme. En Pays Cathare, le double visage et la langue de bois, c’est l’Eglise.  Bourdieu aussi, mais en privé, ne faisait pas dans la dentelle et ne mâchait pas ses mots.

     

    Pourquoi tant de haine ?

     

    Parmi les petites « phrases –déboires » qui firent récemment sa « notoriété nationale » discutons deux formules certes équivoques, que les médias ont volontairement déformées. Constater que l’équipe de France de foot est composée pour l’essentiel de Noirs ou d’Arabes peut être décrypté de deux façons. Cela peut suggérer qu’à 16 ou 18 ans, les jeunes gens doués, quelque que soit leur origine, sont d’égale valeur sportive : les capacités ne sont ni blanches ni noires, et qu’il n’est pas ridicule de s’interroger sur l’absence de persévérance, sur le renoncement à l’effort d’entraînement sur la durée qui fait entreprendre  à certains (plutôt Noirs ou aux populaires)  la carrière de très haut niveau, tandis qu’elle  conduit d’autres (mieux « nés ») à abandonner précocement toute ambition sportive.  Frêche probablement ne voyait pas là un critère de race - et si c’était une remarque raciste, elle était plutôt  anti-Blanc. Je suppose qu’ il signalait   une caractéristique éducative manifeste des familles de classe moyenne  divergente des  familles immigrées   à propos  de l’effort à produire pour devenir professionnel. On pouvait lui opposer (ou faire confirmer par) d’ailleurs le cas de Laurent Blanc, fils d’un ouvrier cévenol, ex-joueur de Montpellier ou celui plus actuel de Y.  Gorcuff, fils bien élevé d’un entraîneur cultivé. Donc, où Frêche ne s’explique pas assez, ou bien il a raison de constater qu’il est difficile d’inculquer aujourd’hui  une telle somme de travail à des  enfants privilégiés (cas de la nageuse L. Manoudou qui abandonne très tôt malgré ses dons et ses succès : elle aussi, vient d’une famille de cadres moyens qui ont réussi et n’ont plus rien à prouver)

    Il s’est attaqué à un autre dogme de la pensée religieuse dominante en politique. Traiter des harkis de « sous-hommes » sera nécessairement considéré comme insupportable, si on néglige l’ironie de l’histoire. Mais là aussi Frêche, où bien manque de pédagogie (et il est suicidaire, donc fautif), ou bien on ne l’écoute pas quand il s’explique. Nous, nous avions compris qu’il vitupérait ceux des enfants de harkis qui militaient et votaient à droite. Son soutien à la cause de l’indépendance de l’Algérie et du FLN a été sans failles, j’en eus la preuve à Toulouse.   Il avait combattu en faculté de droit, comme nous, l’influence de  l’OAS ou  la menace d’extrême droite. Notons que son engagement antiraciste a été récemment rappelé par l’excellent livre du journaliste du Monde Alain Rollat[1]. Il  fut donc choqué que certains fils de harkis qui auraient dû être ses électeurs,  soient dévoyés pour la deuxième fois par la droite : une première fois, quant à leurs parents engagés dans une trahison contre leurs compatriotes en Algérie, et secondairement en France, quant à leurs fils enrôlés dans les partis mêmes qui les avaient égarés. Mais ses jugements expéditifs en l’absence de sens psychologique et d’effort pédagogique minimal à l’égard des médias l’exposaient à tous les dérapages interprétatifs. Les hommes d’action vieillissants perdent le sens des mesures ainsi que celui des convictions dicibles ou non .C’est le lot de l’usure en politique et des limites des gens emportés par l’action qui ne se contrôlent plus, tels ces vieux leaders radicaux-socialistes, les rad-socs qui ont fini dans les abus de langage dans les banquets.

     

    Les trois cliques

     

    A moins qu’il y ait une autre explication plus intéressante sociologiquement. Elle justifierait l’étude de lobbies et de leur alliance.  Notre vie politique est dominée par 3 cliques, clans ou castes qui combinent les actions et les préjugés. Ils firent ainsi de la politique une forme de religion avec sa morale dogmatique

     

    a) le clan des médias. Les médias de masse sont dans les mains d’une minorité de Pdg et de gros actionnaires qui font élire à la tête de leurs chaînes, journaux  ou radios, leurs protégés, quadragénaires chevronnés ; ces derniers choisissent pour les postes de journalistes de terrain ou de reporters, des jeunes gens de  bonne famille, respectueux, conformistes, qui ont été éduqués dans la terreur de l'excentricité, de l’hétérodoxie. Ces jeunes d’ailleurs, quand ils ont servis, usés sont renvoyés ou mis à l’écart. Lorsqu’ils  occupent ces postes fragiles, ils ne se permettent aucune incartade et suivent les directives implicites de leurs chefs-rédacteurs et employeurs.  Ainsi, ils ne dénonceraient jamais, par politesse et bonne éducation, les effets de la sénilité qu’ils constatent de dirigeants qui sont à la tête de nombreuses organisations.  Ils hésitent à stigmatiser la fraude ou l’abus de pouvoir, sauf si d’autres ayant ouvert la voie, ils se mettent alors à la remorque des scandales. C’est cette jeune classe de seconds couteaux, arrivistes et suivistes par peur pour leur avenir, qui font la peau des adversaires qu’on leur désigne.  Comment s’y prennent-ils pour le travail d’exécuteur à la solde ? Il y faut une forte morale professionnelle et une bonne conscience à tout crin ; ils l’ont ! Une bonne dose de naïveté sociale. Ils l’ont puisque sortis protégés des beaux quartiers, naïveté confirmée dans les écoles de journalisme. Par exemple quand j’ai dénoncé aux journaux Le Monde,  Marianne, l’ Equipe etc , la responsabilité des dirigeants de la FFF du foot français, dans la débâcle de la Coupe du monde, ces jeunes journalistes m’ont ri au nez. Ils ne me donnèrent pas plus raison quelques jours après malgré les faits éclatants du vieillissement qui les rend manipulables. Le nouveau Président Duchaussoy, au style d’Empereur avachi de graisse, se fit sacrer à la tête de  la FFF avec 25000 euros de frais de « Médiatrainng », pour de simple conseils de communication et de relations aux médias. Ce ne sont pas les journalistes installés dans ce business qui  ont dénoncé l’enfantillage de notre super-président! On comprend comment les incompétents flatteurs les manipulent, mais avec l’aide du deuxième cercle : la clique des « bavards » 

     

    b) Les conseillers en images, en com., publicitaires de tous bords, coaches psys du marketing des hommes et faiseurs de carrières. Les gestionnaires qui oeuvrent en faveur  des PDG, grâce aux  millions en coulisses qu’on leur confie pour nous les vendre, leur apprennent à se taire ou à proférer la petite phrase consensuelle et vide ainsi qu’à éviter toute sincérité, bref à parler de bois. Justement dans le film consacré à Frêche (« le Président » de Yves Jeuland, intéressant d’ailleurs, davantage sur les entourages politiques que sur les élus eux-mêmes[2]), on les voit à l’affût de la faute de leur élève, singulièrement rétif d’ailleurs qu’était Frêche, lui distillant des conseils en démagogie. On comprend que pour rendre présentable, selon leurs critères Frêche, il eut fallu plus de 25 000 euros.

     

    c) Ajoutez enfin à ces lobbies, la célèbre caste de Sc Po.,  des sondeurs, des experts, des essayistes et commentateurs patentés, tous ou presque sortis du même moule. La maison « scipoena »  a formé l’essentiel des acteurs de notre vie politique actuelle. On rencontre là nos chers « Professeurs », les auteurs célèbres qui font un livre par an, et la plupart de nos députés, ministrables, qui se voient en présidents de ceci et cela, bref les élus qui ont été sur les mêmes bancs  « L’école des sciences politiques » de Paris, le must, là où il faut passer si on veut tenter sa chance. Comme on a dû le dire aux socialistes, élèves par ailleurs sages et appliqués de la République, conformes au modèle : « Vous aspirez à diriger le peuple ? Fuyez le ! ». Ce groupe ne pouvait pas supporter ce Frêche, olibrius sorti d’une école de commerce, hors du sérail et qui s’en moquait. Sa liberté de parole et de comportement, il l’a payée cher, quoiqu’on puisse dire également qu’il l’a bien cherchée.

    La coalition du clan médiatique, de la caste de l’Ecole et de la clique des sondeurs en tout genre, fabrique l’activité politique (« l’actu ») sans trop de scrupules. Paralysés par les enjeux, à la FFF, ils avaient maintenu Domenech contre vents et marées et sont englués maintenant dans sa demande de 3 millions d’euros d’indemnités. De la même manière ils  voulait la peau de l’ outsider Frêche. Ils en auront d’autres ; les têtes de Turcs ne manquent pas s’ils confirment un excès d’indépendance.  Ils ont déjà mis Mélanchon sous surveillance, ce denier étant bien avancé sur la planche glissante.

    Cette coalition mérite d’être examinée car « ils » n’ont pas fini le travail. Ces trois cliques ne sont pas unifiées et nous devons étudier leurs interférences plutôt que les examiner les unes après les autres. Ce sont les interactions renforcées entre ces univers assurant leur crédibilité que nous devons démonter. Leur hétérogénéité et compétition interne les rend instables et leur équilibre est toujours à construire. C’est pourquoi nous assistons à tant de couacs et de ratés, au cours desquels des intrus comme Frêche s’engouffrent et puis s’incrustent. La compétition entre ces trois cliques rend le paysage politique mobile. Elles doivent, pour survivre, sans cesse faire et défaire, créer de la notoriété et la retirer immédiatement, porter un nom aux nues et  ensuite le descendre, octroyer de l’influence et la retirer peu après.  Si nous ne sommes pas immunisés contre ces rusés tacticiens, cela détournera notre attention et déformera notre vue, loin des vrais problèmes, en nous inventant de « faux-ennemis ».

    L’exemple de Frêche fait réfléchir, quelle soit l’opinion qu’on pût avoir de lui ! Comment un iconoclaste intrépide peut battre et ridiculiser les appareils (celui du PS tout au moins). Comment un hétérodoxe archaïque (avec une équipe sommaire de campagne, genre Pieds Nickelés) peut renverser les enseignements d’écoles de communication et de journalisme ? Comment un ex-marxiste léniniste, maoïste de surcroît, peut-il se jouer des bourgeoisies locales de gauche et de droite, et lui imposer les statues de Lénine et Mao dans le parc public  ( ce que la Chine ne fait plus) contre tous les avis défavorables,? Cette leçon, on la retiendra ; on ne l’oubliera pas !

    Alors pour tout cela, après avoir fait de 2010 ton apothéose, après avoir aspiré à ressembler à Molière mourant en scène, le Molière des anti-Tartufes (soi dit en passant, tu nous rappelais plutôt Rabelais et l’appétit gargantuesque), et donc pour ne pas avoir toi non plus, raté ta sortie, « Bravo et Merci  Jojo », comme on disait au lycée.

     

     

     

     



    [1] A. Rollat ,L’assassinat  raté de Georges Frêche , Edi singulières ,2008

    [2] Ce film mérite d’ailleurs une étude de contenu tant il est (« involontairement » ?) riche .Peut-être la tenterons-nous plus tard ?


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