•  Chapitre 6 de la Mort des républiques

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     Jack Goody contre l’ethnocentrisme en histoire politique

     

    Avant de disparaître récemment  (2015) Jack Goody nous a proposé sans l’avoir  expressément prévu,  la  conscience  du Vol de l’histoire politique du monde par l’Europe ([1]) Mais le vol qu’est-ce à dire ? « J’entends par là la main mise de l’Occident sur l’histoire, une manière de conceptualiser et de présenter le passé où l’on part des événements qui se sont produits à l‘échelle provinciale de l’Europe –occidentale le plus souvent- pour les imposer au reste du monde »(p13). Cet exergue en coup de tonnerre, à qui le destine-il ? A la jeunesse ; jeunesse qui  se déplace  sur la planète à la vitesse que permettent la communication et la circulation moderne. Le maelstrom a commencé. Qui dit ça ? Un « jeune homme » quasi-centenaire( 90 ans) ? Oui, par l’esprit ! Bien entendu sa posture implique qu’en étudiant notre ethnocentrisme, il saisisse celui des autres sociétés, certes moins diffusé mais qui s’alourdit d’incompréhensions meurtries par le passé conquérant de l’Occident. C’est au titre de ce passé équivoque que nous avons-nous même  écrit le texte présent 

     

    La complexité, la pluralité de formes constitutionnelles, le caractère plus ou moins indéfinissable, avant enquête, de la nature d’un régime quelconque, interdisent une échelle linéaire des mérites de chacun d’eux. Telle est  la recommandation initiale. Si on  met avant le nominalisme et les classifications propres à tout jugement moral , on s’en  remet  à la dépendance à des pouvoirs, (ou à certaines des Religions qui définissent le Bien et le Mal publics )  aussi bien qu’au juridisme des intellectuels et de ceux qui  contrôlent  la  terminologie, sans vérification  autre que leurs sentiments et intérêts.. Par exemple, dans ce  que nous nommons   « élections » en démocratie (que nous  prenons au sérieux en tant que test d’adhésion républicaine), il existe une complexité de conceptions d’électorats, de rapports publics au vote, de délégations et de droits inhérents au civisme mal définis. Il y a eu une foule d’interprétations de « l’élection » dans le monde  qui rendent ces critères  peu pertinents, ininterprétables à l’anthropologue qui veut jeter un regard comparatif. L’inclination  de critères démocratiques  à  l’égard  de la causalité linéaire  interdit  une dimension critique,  oubliant les  fonctions contradictoires  de cet acte (élection papale, des juges sous la royauté, dans l’armée, ou maintenant dans les actionnaires d’entreprises). Résultats   de l’enquête à l’échelle  mondiale de ce que réalisa  Jack Goody, avec ses scrupules habituels.

     

    Et la mort des républiques, perçue par un regard extérieur à l’ Occident,  aboutira à la conviction  de voir là une simple étape,  un augure et pas la fin d’un monde. La fin  d’une histoire  occidentale centralisée  (par clercs et universitaires), relativement homogène dans ses thèmes, méthodes et démarches générales :Oui ! Un regard anti-euro-centrique  à la  Goody  au sujet  de   la « démocratie », du capitalisme, du libéralisme  dévoile des  concepts fabriqués sur plusieurs siècles  à travers empires ou républiques, dictatures ou royaumes appuyés  sur la révolution industrielle et  la conquête du monde. Est –ce  un relativisme absolu ? Non ! il y eut des avancées et des reculs pendant 5 siècles de travail, en histoire moderne : Weber, Braudel, Elias   nous firent connaître l’histoire  en sa dimension « monde » mais l’anthropologie culturelle et politique mondialisée  dans les considérations de l’auteur apporte des  sources nouvelles et inattendues 

     

    Qu’en penserait P Veyne pour l’Antique ?([2] ) La même chose ! A preuve :.« C’est pourquoi, à mon avis,  il est exagéré  de saluer en la démocratie athénienne  l’aïeule de la notre » p 88  Toutefois, il a pris un chemin différent pour parvenir à la conclusion de fort relativisme ; tel Pomeranz, au sujet de la Chine, Souyry, le Japon « moderne » sans être occidental ([3]) et quelques autres centres arabo-musulmans  participant aux inventions politiques. Le mouvement de la Réforme en méthodologie  d’études politiques est en marche. Veyne dit de qu’il n’ y a pas de coupure  entre systèmes politiques aussi clairement, sans faits étayés, ce qui nous sert d’argument d’autorité. Aucun système n’est vierge du passé et aucun n’est pur dans  ses « organisations » intérieures. « Sous l’ Empire , le mot République ne cessera jamais d’être prononcé et ce n’est pas une fiction hypocrite,  ... un empereur au contraire était au service de la république » (Veyne p28) . « Le régime impérial  ne maintenait pas sa façade républicaine  par une fiction, mais au terme d’un compromis ; le prince ne pouvait ni ne voulait abolir la république, car il avait besoin d’elle : sans l’ordre  sénatorial, sans les consuls, les magistrats et les promagistrats, l’Empire ,dépouillé de sa colonne vertébrale se serait effondré » (p29.« D’où vient cette idée follement neuve, cette conception si particulière qui a dominé  les pensées et partiellement les pratiques ? Selon Vernant elle vient d’un idéal aristocratique  qui a été  étendu  à tout un corps civique  auto-proclamé , paysans et gens de ville » . Parfois une oligarchie  commande sous les apparences de la dictature  avec laquelle des compromis sont passés ; une autre fois, « on pourrait dire  que le césarisme n’est que l’instrument d’une  groupe de familles  dirigeantes  qui gouverne derrière  les chefs élus et  rois ou empereurs »... « D’où vient cette conception aristocratique et clientélique, curieusement associée  à la doctrine républicaine  selon laquelle c’est la communauté qui  choisit son calife ? »  (p 21)

     

    Le mélange des   de régimes   antinomiques

     

    Nos auteurs témoins   disent la même chose  d’autres périodes :sous la Révolution,  sous Bonaparte, sous les consuls, sous les princes, et sous les présidents élus  ou non ; mis à part  l’Allemagne nazie qui est une singularité historique,  toutes les combinaisons sont possibles  et donc toutes les terminologies : «Par exemple ce que  Max Weber  appelle l’alliance naturelle ...mise partout en œuvre  de l’autocrate  avec les couches plébéiennes contre les couches de statut supérieur »  l’atteste  (Veyne p 154)

     Il n’y  a aucune limite claire pour  déterminer  si Rome relève de la république, du principat,  de l’autocratie,  du mécénat ou de la « démocratie » La différence est dans l’organisation et l’agencement : « la démocratie moderne  réunit les individus en les réduisant  tous à une même norme abstraite et égalitaire ; leurs avantages  personnels ..s’effacent  dans l’abstraction du droit public... tandis que dans la cité antique , ce sont des différences concrètes  et complémentaires  qui réunissent les citoyens (par l’évergétisme,  les notables , les riches s’ils veulent tenir leur rang  ont le devoir  moral ..le pain , le Cirque,  et des monuments publics »). La démonstration de P. Veyne , si elle veut convaincre,  doit de s’appuyer sur une immense enquête :  800 pages de faits politiques dans l’Antiquité, et  plus de 500  chez Goody. Deux regards aigus sur les formes politiques dans le monde et dans l’histoire qui ne  déploie que diversité, variétés de systèmes, y compris le républicain en l’occurrence, et où ne  l’emporte aucune légitimité particulière. Malgré qu’un continent, le notre, se soit  attribué une supériorité morale ou juridique à ce sujet.   

     

     

    « Regardons les faits et les  systèmes concrets »

     

    Là où Veyne dit : oligarchie, clientélisme, autocratie, Goody insiste sur « familles », clans, liens de sang, noblesse et féodalité  rapprochés dans l’Histoire ; il mettrait  la République, où le partage du pouvoir entre diverses bourgeoisies de gauche, du centre, ou de droite se  déroule généralement  sans problème,  autre que procédural. Là, la « succession » émerge d’autres règles : sélections  dont l’élection  est une parmi d’autres, (choix  fermés des postulants ,formation idoine).   Par conséquent, Goody et Veyne ne font pas de l’histoire politique définie à priori par une étiquette de « système »,  mais font l’histoire du politique, du fait politique, et  du mélange de « pouvoirs » que recèle n’importe quel  pouvoir qui  s’auto-definit ensuite en raison d’intérêts économiques du moment .

    En démocratie on  constate également une mosaïque de formes,  des assemblées aux fonctions disparates, de métissages de formules quant aux libertés, des concepts interchangeables.  Les valeurs sont un attribut  passe-partout,  il  y a des valeurs  proclamées ailleurs ;même le nazisme prétendait  à des valeurs ; ce fut la nature raciale  des  habitants ; or,  des républiques raciales nous en connûmes : esclavages, les  sous-hommes , les indigènes, les  métèques . Il y a  très souvent à l’oeuvre des critères raciaux dans les états du sud des USA, un racisme  rampant et même, un quasi fascisme dans les commissariats  des villes noires. Ce sont toujours des situations concrètes et des  rapports de forces  qui fondent au final nos valeurs.

     

    Le Droit accordé à telle ou telle population est une façon de s’opposer aux droits d’autres populations. Des zones d liberté ont existé en dictature,  des  autonomies locales  s’expriment  dans des pays aux règles  autoritaires et centralisées.  Contrairement au politologue,  le sociologue ne constate jamais  de pureté « juridique » , de natures d’un Droit, d’une essence  qui constituerait une hiérarchie morale. L’anthropologue  voit  lui pluralisme  de systèmes et de formules  en transitions.  La coupure substantielle est une illusion  supplémentaire de l’ethnocentrisme

     

     

    L’enquête de Goody

     

    En résumé, l’allégresse  dévastatrice  de Goody entamée il y a plus de 50 ans,  l’a conduit à combattre systématiquement nos  préconceptions.  Cette idée  roborative n’a pas  été admise. C’est pourquoi il  proclame de manière tonitruante le sens de sa bataille: « On reproche parfois à ceux qui critiquent le paradigme euro-centrique de se montrer virulents dans leurs commentaires. J’ai essayé d’éviter ce ton de voix pour privilégier l’analyse...Mais les voix qui résonnent dans l‘autre camp sont souvent si fortes, si péremptoires, que l’on me pardonnera peut-être d’avoir élevé la mienne » (Le Vol   p 9) 

     

    Ses derniers ouvrages auraient dû nous avertir. Ils avaient  déjà frappé l’opinion. « L’Evolution de la famille et du mariage en Europe »  fut un  succès singulier puisqu’il  y évoque la fonction de la parenté  en politique, sujet peu étudié et peu à la mode. L’Orient dans l’Occident fut  pareillement une surprise, à contre-courant. L’intrication  des liens, sur la longue  durée, d’événements migratoires y a été reconnue. Enfin son chef d’œuvre, Le vol de l’histoire a eu chez nous une   réception  plutôt  mitigée. Il faut  noter que le système éducatif, l’esprit  de rationalité et toutes autres « marques »  d’un occidentalisme orgueilleux et conquérant, confrontés aux autres  savoirs sur le  globe depuis un millénaire  supposaient de nombreuses  conditions de virtualités qu’il fallait attribuer d’abord à la supériorité de nos problématiques, de nos méthodes et des notions construites en des historiographies occidentales. En bref :

    1) Dans tout régime, quelque soit le territoire, l’époque, la complexité des liens sociaux, il y a toujours des » familles », des clans et des partis,  qui  commandent contre d’autres fractions. Depuis  un temps immémorial, il y a eu des familles régnantes, il y a eu des  groupes de familles qui ont dominé la politique

    2) Des religions  en concurrence organisent, cimentent  ces familles et « légifèrent »

    3) Des idéologues  légitiment, suivent et approuvent. Aujourd’hui  ce sont les  juristes qui disent le « Droit » des faits et des règles

     

    Avec des variantes temporelles ou celles de continents, une religion peut être un simple pouvoir : Etat religieux; une religion d’Etat ; une religion dans l’Etat,  une religion  au nom du groupe supérieur (royauté, féodalité, ville ou région).  Dans un Etat ou  ce qui représente un pouvoir d’état, il y a des pratiques très diverses : cultes, rites,  cérémonies, interdits ou prescriptions.  Tout ce qui structure dans la société  fortune, les rapports H/F, les enfants.  Dogmes, obligations,  règles de vie, relations aux autres : pauvres riches,   races, autres cultes, tolérance ou violence, tout relève  d’éléments politiques. Et    encore la religion  a été associée et a été une activité éminemment politique. Goody montre l’extrême variété de ces interférences de la religion dans la vie sociale sur 25 siècles  Mais ce n’est pas tout. La religion est aussi le plus souvent une organisation, un appareil  structuré, des personnels, des agents, des intermédiaires,  des lieux sacrés ou de personnes  sacrées ; en tout cas une puissance qu’il faut rémunérer et   à laquelle il faut se soumettre . Cette histoire du fait religieux montre aussi qu’il existe une  toute autre dimension au  religieux : la religiosité, intime ou non,  les pratiques  spirituelles privées. 

     

    L’Europe n’ a pas été le lieu de naissance de ces « modernités ». L’Asie en a fourni également. Goody  est allé très loin  dans cette voie rectificative. Le manifeste : « L’Evolution de la famille et du mariage en Europe »  ( dit EFE) décrit la fonction de la parenté  en politique. Politique et familles,  Eglises et  cliques, Politique et économies marchande et industrielle, démocratie et guerres, tels furent les thèmes aussi  de Braudel  avec des sources moins élargies et originales que Goody qui ajoute des données inconnues, il y a trente ans.  l’Orient dans l’Occident fut  aussi une surprise à contre-courant. L’intrication  des liens sur la longue  durée d’événements migratoires dans les deux sens a été enfin admise. Annoncée depuis quelque temps (par son ami Hobsbawm) , les anthropologues, historiens, sociologues du global,  inaugurent l’ère  de ruptures. En se confrontant à une situation   originale, la mondialisation des échanges scientifiques, l’Europe et l’Amérique  doivent accepter dans la douleur  de ne plus jouer  sur le terrain  traditionnel, mais  d’affronter  la dimension planétaire  globale.  Braudel en serait ravi ou interloqué. L’irruption de pays émergents offrit des données nouvelles modifiant la façon de faire de l’histoire politique par un mélange d’approches savantes les sciences sociales. La France en retard trouva peu des grands livres étrangers traduits avec dix ans  de retard hélas avec un faible écho,  malgré  des traductions de qualité ([4])  . Le vol de l’histoire a  posé à la communauté historienne,  traditionnellement forte, de nombreux risques d’éclatement quant à la supériorité de ses problématiques, méthodes et des notions  dans les historiographies occidentales. Ce qui  nous  interpelle dans le ce travail est que le capitalisme présent partout, dans le monde, et à toute «époque,  les liens qui le soutiennent,  s’épanouissent dans une politique toujours associée à  la famille et à la religion. Les deux sont liés par héritage et contrôle des mariages. Cela est visible  particulièrement dans son livre : « L’Evolution de la famille et du mariage ». Le rôle prépondérant de la parenté dans les affaires et dans la transmission des richesses initia par conséquent l’accumulation primitive. On vit  même  s’épanouir  un capitalisme ecclésiastique ! C’est justement  là qu’on voit  un modèle  bourgeois de la famille républicaine. On le pressentait aujourd’hui en constatant dans notre société  justement  l’épuisement d’une 3ème génération quant aux  valeurs  transmises à la  suite de changements économiques bouleversants. Les petits-enfants  qui ont hérité de leurs parents  vers 2000, chez nous,  n’ont guère à voir avec leur aïeux.   La génération issue de la Libération qui  a gouverné le pays  de 1945 à 1970 , a donné les clés d’élections et de gestion publique à leurs fils et cela a fonctionné  jusqu’en 2000 environ.  Ces derniers l’ont transmise à nos dirigeants actuels. Ceux-là,  sans passé, sans avenir, sans grande expérience, sont car sans idées, sans solution. Ils vinrent  plutôt du dehors de l’économie, eux n’ayant pas eu  à travailler  directement des affaires, des entreprises,  des sciences.  Nés en dehors  monde réel, ils furent formatés au moule  desséchant et terriblement stérile de Sc Po Paris,   Sorbonne, ENA. Par ailleurs, le trop plein de ces héritiers sans pratique a poussé les enfants de ces milieux  à migrer  sur l’échiquier des partis C’est  ainsi que la bourgeoisie traditionnellement encline soit à la gestion des âmes, soit à l’affairisme,  s’est introduite au PS, en se couvrant d’abord  de l’autorité et du prestige de Mitterrand ; ils  ont conquis  là, et annexé  ce parti,  dirigé depuis 2000,. En conséquence, bien sûr : aucun risque d’une réelle alternance puisque ce sont les mêmes familles et habitudes de pensée. Mais tout ceci est refoulé   au de là de toute expression   puisque la droite conquérante s’empara ainsi de la gauche, celle des partis, des syndicats, de la haute fonction publique, du monde de l’édition, des médias. Comme on le voit biens ces jours-ci. Ce phénomène  a  encouragé temporairement, comme je pus l’observer,  les sciences sociales sans contraintes de preuves, aussi faibles, moquées  et peu prestigieuse soient-elles 

     

    En considérant  la progression continue d’un système de   souches de pouvoir  et d’accumulation productiviste, Goody se  refuse à tout jugement   moral et il ne fournit aucun prétexte à une célébration  civilisatrice, un « décollage » économique  de nos sociétés. Les variables qu’on attribue à la réussite des peuples occidentaux, nous les  avons évaluées  à l’aune de données « intéressées » à confirmer nos analyses. Une complexification de la thèse de l’auteur est celle où il  révise le rôle de l’Eglise dans l’accumulation primitive: « La part de l’âme », la vente des marques de salut, la captations des donations bref la mobilisation par les Ecritures de toutes les sources d’enrichissement se trouva en contradiction avec  la vision téléologique de la naissance du capitalisme  en raison des représentations adéquates (Max Weber). Il y voit  plutôt l’importance des grandes institutions, en authentique matérialiste qu’il est, qui expliqua par exemple un capitalisme ecclésiastique qui  pourchassât  les sectes (Vaudois), les dissidences religieuses (les Cathares), celles, qui font voeu de pauvreté et dénoncent la richesse des clercs  au cours de la civilisation occidentale entièrement remuée vers l’enrichissement matériel. Duby avait salué cette démonstration : « Ce livre ne manquera pas de faire grincer quelques dents. Il est sûr que la distance est grande entre les préceptes de l’autorité ecclésiastique en ces matières et les préceptes de l’Ecriture.. Il est sûr que la doctrine ecclésiastique du mariage avait pour avantage d’assujettir l’aristocratie laïque au pouvoir spirituel...Mais l’immense transfert de propriété que j’ai désigné comme le mouvement le plus puissant qui ait animé l’économie européenne au Xè et XIè fut déterminé non moins directement que d’autres effets de la christianisation » avait-il écrit en 1985. Cette rectification au sujet  des dévolutions de biens domestiques (n’est pas ce qui nous intéresse le plus  ici ; ce sont  les systèmes politiques  quoique pas de familles sans eux. La famille  est la politique primaire  il existe une politique des mariages  même à bas niveau de dévolution. Les questions  de filiation  à contrôler strictement est l’objet du Droit privé Patrimoine, alliances  héritage  sont réglementés dans tout régime depuis des temps très anciens Le mariage  est un aspect d’actualité (par  adoption ou GPA ou mariage  de même sexe) une des questions électorales sensibles lors des primaires de cette présidentielle. L’emprise de l’Eglise sur les règles de filiation et du mariage qui firent d’elle le plus grand propriétaire terrien du Moyen Age,  est toujours en pleine actualité ! La Grèce moderne  qu’on présente en quémandeurs monétaires insatiables d’aides de Bruxelles devrait faire réfléchir. En Europe une branche actuelle de la Chrétienté, l’Eglise Grecque orthodoxe de rite byzantin, le plus important possesseur de terres du pays est exempt d’impôts. Chacun de ses gouvernements, se doit d’être béni par l’archidiacre pour être  légitimé et validé par les partis,  y compris socialistes (appartenant à l’Internationale) !

    Par un effet de choc et  pour un éclairage moderne, voici une définition républicaine  (en vigueur lors du début de la 4ème ).  Ce qui a un rapport à aujourd’hui avec la fin de la « participation citoyenne au pouvoir » par le  biais  des élections ; 10% d’abstention au commencement de cette période ici décrite,  et les 60% contemporains ([5] ). Un passage en 60 ans d’une république  mi –ouvriériste,  à une qui est manifestement anti-ouvrière). La preuve : « Il n’y a  pas de progrès véritable si ceux qui le font de leurs mains ne doivent pas y trouver leur compte. Le gouvernement de la libération entend qu’il en soit ainsi , non point  seulement par des augmentations  de salaires  mais surtout par des institutions qui modifient  profondément la condition ouvrière.....Encore, le plan que je me suis formé va-t-il  bien au-delà de ces réformes d’ordre matériel. Il vise à attribuer aux travailleurs, dans l’économie  nationale,  des responsabilités qui rehaussent de beaucoup le rôle  d’instruments où ils étaient, jusqu’alors confinés. Qu’ils soient  associés à a marche des entreprises , que leur travail y ait  les mêmes droits  que détient le capital, que leur rémunération  soit liée, comme le revenu des actionnaires aux résultats de l’exploitation... Ces transformations, si  tendues qu’elles puissent être, sont réalisées sans secousse .Certes les privilégiés les accueillent  mélancoliquement. Certains s’en feront même de secrets griefs plus tard » .De qui est-ce ?  ([6])

     

     

    Autrement dit: comment passe-t-on de 10% d’abstentions de 1945-1948  à  60%, 80 ans plus tard. Alors même république  populaire à anti-populaire  qui ne fait aucun effort afin de faciliter matériellement le vote par moins de formalisme et même creuse les obstacles et  aujourd’hui à des votes dits dangereux (handicaps  identiques et résolus en 1945-47 dus à des transferts de populations, de problèmes de prisonniers, de la mobilité des  citoyens sans logement). Mais là, à ce moment, tout  a été fait pour les intégrer à la  communauté et non les rejeter ou les éloigner par un excès  de rituels lourds ;

     Démocratie et capitalisme    

    Finalement, que nous apprend Jack Goody ?  Qu’il y a d’innombrables « rationalités »  démocratiques. Comme il y a de nombreuses variantes du capitalisme mondial, (le système  des  USA est différent de celui de l’Europe). Il y a  également – ce qui nous aveugle- plusieurs  branches  dans le capitalisme  chinois  qui n’ont guère de rapport avec le notre. En considérant cette question comme ouverte et centrale,  en prolongeant l’idée d’un capitalisme  multiforme aux variantes qui se  surveillent ( capitalismes américain et  chinois  s’observent et interfèrent) et les démocraties  comme régimes  variés , datées qui se combattirent en Europe  à la poursuite  de fins éternelles de l’ enrichissement, on est susceptible de traiter  toutes ce sociétés sur le même plan. Elles  produisent, échangent, s’approprient des savoirs et des biens par la force ou l’imitation. Que  tout régime soit un mélange de « dictature », de procédures dites démocratiques, de systèmes autoritaires d’exploitation de populations subalternes,  et donc un mode de construction de  légitimité de domination, est un truisme. Les uns se centrent sur « classes » les autres sur castes, sur  « familles » ou clans,  ou encore  nations ou religions. Une constellation inclassable donc  de cas ([7]). Aveuglés nous sommes, car nous ne savons   pas nous déprendre des catégories  des sciences Politiques ; si nous adoptons les concepts de Sciences Po, nous appliquons les schèmes de ceux qui les financent : Sondeurs, éditeurs,  partis, presse,  etc. Si nous voulons nous libérer,  alors comme l’auteur, faisons un enquête mondiale de ce  que l’histoire a  créé en formules de pouvoir,  de répartition de l’autorité et de sa transmission.  Sans savoir empirique large : pas de compréhension possible ! 

    Jusqu’au « Vol », Goody n‘avait qu’incidemment porté son attention sur les régimes politiques de grands Etats modernes  et sur les rapports intérieurs de leur redistribution de la richesse. Néanmoins il les avait abordés ainsi qu’on l’ dit, par  le biais de la parenté. la famille  inculque les liens d’allégeance Mais il  n‘avait pas omis de signaler les familles dominantes riches et  l’organisation de  cités antiques qui furent toujours un modèle, que ce soit pour la naissance du capitalisme ou pour  la structure des cités en groupes de familles. Et il nous a rappelé que l’Eglise  fut un intermédiaire puissant de la diffusion  capitaliste : pas seulement  la diffusion, mais l’invention d’un capitalisme de groupes associés et hiérarchisés (Templiers, Ordres temporels) .   

     Selon l’auteur, l’impérialisme  historiographique occidental se  développa au rythme   de l’apport colonial et des échanges marchands (l’Algérie entre autres fut  un élément  essentiel de l’accumulation en France).  Une tradition démocratique  qui puisse se déclarer authentique, sans  trop de scrupules contradictoires, se mit en place  qu’à la condition   de la stabilité d’une minorité : cet impérialisme a suscité l’intérêt des classes dominantes quand elle put maîtriser  le résultat incertain des votes : les démocraties inventèrent plusieurs  contrôles : l’octroi de plus de voix aux riches  et à des citoyens  choisis ;  limite du vote aux zones rurales réputées conservatrices etc.. . Des mesures préventives par la création d’une deuxième Chambre ou bien la limitation des pouvoirs des élus par renforcement de  l’exécutif  furent, ailleurs, considérées.  Bismarck institua un « universel » à trois niveaux  pour prévenir  l’autorité d’une des 3 assemblées. L’Angleterre institua une Chambre élue compensatrice par une assemblée héréditaire. Sage précaution, pensa-t-on, tout au long du 19è, pour  contrôler la masse électorale erratique et les votes populaires dangereux. En France : découpage  favorisant les  majorités rurales (Sénat), prévision  des collèges électoraux à plusieurs étages. On a même imaginé  donner des voix  aux seuls citoyens instruits (Belgique, Pologne,  Italie) ou des voix supplémentaires  octroyées aux représentants de l’Université  ( en Grande Bretagne). On a retardé  l’avènement  de l’isoloir afin de faire pression et  intimider des citoyens aux votes « extrémistes ».On a retardé jusqu’en 1913,  le vote secret  au Danemark ou en Prusse .On a compliqué les procédures d’inscription  pour certaines catégories  géographiquement mobiles en France.  L’imagination n’a jamais manqué pour  contrôler le vote. La plus subtile  des mesures   discriminantes fut la complexification matérielle du vote,  conçu comme réservé aux sédentaires, identifiés par un logement stable.  Pendant  le XIXè, le mouvement ouvrier perçut le refus du suffrage  universel comme une sorte de réflexe  de résistance contre une duperie construite  au long  de 50 ans. Il n’y rien de surprenant que, sous une forme peu théorisée,  l’abstention  ait été assimilée au freinage  industriel et condamnée moralement par ceux qui  gouvernent   grâce au vote. En général,  la population qui s’abstient, vise d’autres moyens d’action. En comptabilisant les abstentions, stricto sensu, les non- inscrits (15%), les  votes blancs, et en y ajoutant les non recensés ([8] ) des résidents en tous pays, le vote demeure toujours minoritaire dans nos démocraties Goody  attire l’attention sur  les « votes universels »  d’ autres types de démocraties

    L’eurocentrisme est plus qu’une variété de l’ethnocentrisme ; c’est une idéologisation de la puissance. « Plus j’ai examiné d’autres facettes de la culture eurasiatique, plus je me suis familiarisé avec certaines parties de l’Inde, de la Chine et du Japon, et plus m’est apparue la nécessité de comprendre l’histoire et la sociologie des grands Etats ou « grandes civilisations eurasiatiques comme autant de variations mutuelles » ([9] ). Il en tire les conséquences:« L’oubli des autres est la négligence obligée de ceux qui s’installent dans la position dominante : organiser l’expérience en fonction de la place centrale  que l’on s’adjuge ;  qu’ils soient individu , groupe ou communauté , tous   manifestent  un  préjugé qu’on  impute sans surprise aux Grecs et des Romains : « Toutes les sociétés humaines affichent un certain degré d’ethnocentrisme  qui conditionne en partie l’identité personnelle et sociale  de leurs membres ...Mais l’Europe n’a pas inventé l’amour, la démocratie ni la liberté  ou le capitalisme de marché, elle n’a pas non plus inventé l’ethnocentrisme... Deux raisons évidentes : l’autorité que conférait la diffusion de l’alphabet grec et secondairement, l’eurocentrisme fut aggravé  par les événements ultérieurs  que connut le continent européen, l’hégémonie mondiale exercée dans diverses sphères et qu’on a souvent tendance à considérer  comme ayant existé de tout temps »...« Je préfère dire quant à moi de la bourgeoisie qu’elle fut un phénomène international ». En concluant, il  dira : on « leur » a volé leur Histoire, maintenant il faut la rendre.  Le sens que nous avons donné, parmi d’autres significations possibles, à  « démocratie », s’apparente au fixisme obsédant: « C’est une chose nouvelle que cette préférence inconditionnelle pour une forme donnée de gouvernement au mépris de tout contexte.La Grèce  ou la Rome antiques connurent au fil du temps d’importants changements de régime -on passa de la démocratie à la tyrannie ». De la république à l’empire ; exactement comme en Afrique  depuis l’indépendance. Même en Europe ce ne fut pas  avant le XVIIIè siècle que commença à se répandre  l’idée que la démocratie  constituait la seule forme acceptable de gouvernement. L’Europe connut aussi plusieurs changements de régimes, certains violents, impliquant le recours à la force, et d’autres non....En somme, la possibilité de changement  de mode de gouvernement existait dans les régimes  antiques et la démocratie n’était qu’une des formes que ce changement pouvait prendre »([10] ). Ce principe de recherche   (notre schème)  entrouvrait le début de la prise de conscience contemporaine ; mais il restait à accomplir le gigantesque  travail d’identifier les bourgeoisies existantes dans chaque pays et leur mode de concurrence. Tache à laquelle la sociologie politique a «  naturellement »renoncé

     

    Si on a suivi  la totalité de ce raisonnement comparatif, il apparaît une continuité   entre Dunn, Goody, Evans,  tous  de Cambridge, tous élèves de Finley. Ils ont, tous, donné leurs œuvres-phares après 2000,  en fin de carrière, lorsque, parvenus  au sommet éditorial,  ils n’avaient plus qu’à gérer une fin de parcours  très honorable. Or, ils ont profité de la conjoncture  présente d’incertitude et d’effet critique,. Il n’est pas  sûr  que les changements déclarés ailleurs seront  confirmés, car le sentiment fréquent de vivre une « Révolution » n’entraîne pas automatiquement un changement.  C’est pourquoi  j’insiste  sur la fin de plusieurs républiques en critiquant le formalisme  de la sociologie politique occidentale.    

     

    Tout régime politique, quel que soit son autodénomination est composite ; il ne peut être catalogué  selon le  dessein des intellectuels, dirigeants, juristes, constitutionnalistes ou historiens et sociologues. Dans les passages précédents on a vu qu’au  début de la 4ème rep française et  la fin de la 5ème  n’y a  que peu de points communs sinon formels : la marche des institutions  et le respect des codes électoraux. En effet  les mêmes familles, grossièrement dit, issues de la bourgeoisie de gauche et de droite, ne gouvernent pas officiellement de la même manière sur 70 ans où 2 ou 3 générations se succèdent avec profils identiques, des formations en apparence  différenciées quoique avec des pratiques communes et des résultats   proches

     

    La révision de nos   certitudes , portée par J.Goody,  interroge  le  devenir des  civilisations et  peuples que nous étudions.Comment  perçoivent-ils  le fait que nous ayons toujours associé capitalisme et avènement de la démocratie (individualisme, organisation  libérale, « rationalité » de l’action )? Pour notre génération nous avons appris à l’école, que hors du capitalisme libéral il n’y a pas de démocratie.  Pour nous, aucune autre « démocratie »  (quelle soit « asiatique »,   antique, africaine) ne mérite ce terme si elle n’adopte pas en même temps le capitalisme libéral sous la forme que nous avons définie. En effet la « Démocratie » est devenue le meilleur lit d’un capitalisme  hors contrôle.  Nous avons balayé d’un revers de main, les « démocraties », où le  partage du pouvoir entre noblesse, élites, clans professionnels ou autres partis héréditaires se réalise de manière relativement pacifique et  contrôlée, hors de l’influence du « peuple ». Le  spécialiste reconnaîtra aisément des thèses ayant  été diffusées  en France dans les années 1970. Il s’agissait de décrire tout régime  comme élitiste, délégant à une partie  des catégories sociales dominantes  (Citoyens en Grèce, seigneurs et féodaux en  monarchie,  élites lettrées ailleurs, clergés, castes bourgeoisies de toute tendances laïques ou religieuses  pourvu qu’elles soient des catégories  possédantes) une fonction « de droit » de direction naturelle  à la condition de partager « équitablement » entre des postulants  déjà sélectionnés (université par exemple). Et ce sont ces candidatures qui, depuis l’Antiquité,  signalent la formule démocratique  choisie,  réglant à l’amiable les rivalités de prélèvement des profits par les diverses fractions.  « Comment avons-nous été capables  de devenir les hérauts de la société moderne » ?  se demande  le vieux professeur de Cambridge ( [11] ) 

      

     

     

     A la mémoire des Républiques  disparues  

    Les héritiers occidentaux  que nous sommes,  parviennent difficilement  à convaincre les jeunes pays  des avantages de  l’impérialisme  républicain!  Parce que,  hier  et depuis  2 siècles,  notre sens  de la démocratie  était basé sur la « puissance de feu », notre impérialisme   se fondait sur un savoir prétendu supérieur  au sujet  d’un modèle de gestion  de conflits économiques et de partages internes  propres à toute société! « S’il est vrai que l’Europe en elle-même est venue à constituer une exception au XIXè siècle , rien n’indique clairement  qu’elle se soit écartée  des autres grandes civilisations  avant cela, sinon par sa supériorité à l’époque des « grandes découvertes » -supériorité sans doute liée aux innovations technologiques en matière de « voiles et de canons » ainsi qu’au système de caractères mobiles, grâce auxquels  elle parvint  à adapter l’imprimerie( utilisée depuis longtemps en Chine) à son écriture alphabétique....([12])

     Nous avions réduit l’autre monde (en bref, tout ce qui n’était pas « Occidental ») au statut, au mieux de témoin admiratif de notre supériorité, plus souvent au statut de  victime à spolier. Nous avons continûment asservi une partie des indigènes exploités, sujets au travail forcé,  main d’œuvre  utilisée aux fins d’accaparement de matières premières. Pour cela nous  avons cherché des élites locales pour en faire des alliés possibles. La prééminence du mode de travail capitaliste développé nous  a donné une  supériorité  autoritaire temporaire. Cette supériorité est   à son tour  contestée  par d’anciens colonisés qui comme la Chine ; l’Inde, le Brésil ne se satisfont plus de déséquilibre, ne s’intéressent pas à sa pérennité et le manifestent dans des représentations politiques qui n’ont plus que de lointains rapports  avec la  mythologie    que nous avions créée au 20è siècle, une  construction savante de la supériorité économique et politique, essence de l’ occidentalisme,  issu de l’enracinement dans un type de pensée , le « génie » Grec et Romain :« En d’autres termes un avantage historique bien circonscrit est transformé en une supériorité  de très longue date, voire une réalité permanente, presque biologique » (l’évidence  du dérapage date de  l’invention du « racisme »  vis-à-vis de populations « blanches »dites  inférieures , attardées ).  L’idée de la singularité  unique  de l’Occident se réduit alors à  la « question  que les historiens occidentaux devraient s’adresser à eux-mêmes : «  comment avons-nous pu écrire cette histoire-là ? » 

     

    Dans ce schéma où est  « le peuple » ?

     

    S’il y a toujours, en république française,  une variante  bourgeoise en position  d’échanger l’autorité avec les autres fractions,  une violence en vue de rester dominant est susceptible de s’installer. Au cours de laquelle le « peuple » est parfois appelé à jouer un rôle d’arbitre, temporaire et sans précision de condition promise. Cette obscurité, dont témoigne l’euphémisme constant  de dénomination :Demos, populo, plèbe,Tiers-Etat, prolos, masses, révèle l’embarras du catégorisable. Différents termes, différentes populations, différentes notions .Par ex. citoyens mais quel sexe, âge, nationalité, résidents, travailleurs, hommes « libres », votants ou simples inscrits électoraux....Aucune probabilité d’accord qui permet à tout acteur politique, journalistes, commentateur de bénéficier du non-concept, pour toutes les figures  rhétoriques ou  les sophismes de langage. A l’exercice, ce discriminant  sert à tous amalgames  dont la  « communication » s’est faite   le prototype  à travers l’invention du sondage  ... comme Rome avait la pythie !!

     

    Goody, Dunn, d’autres ont démystifié   le pouvoir au peuple, belle « formule » allégorique,  instrument artificiel puisqu’il  réduit à sa plus simple expression  le rite électoral édifiant. Pour maintenir la confiance,   la grande tradition libérale sceptique aspire à ce que les députés  vérifient par des referendums,  l’accord général. La démocratie devrait  exiger une procédure adaptée  visant à améliorer constamment  les  actes de représentation. « On pourrait dire que la seule  mesure à même de garantir la démocratie serait la capacité des citoyens  à révoquer  leurs représentants lorsque ceux-ci cessent de les représenter. Ainsi la volonté du peuple  pourrait renverser un gouvernement qui s’apprêterait à entrer dans une guerre en dépit de l’opposition de la majorité des citoyens. Si cette possibilité de « véritable démocratie »   avait existé, bon nombre de gouvernements européens se seraient écroulés au début de l’invasion de l’Irak »([13] ). On en est loin. L’Etat  partout prééminent impose  non une démocratie primitive   caractérisant de petites sociétés, mais une logique  totale (ou parfois totalitaire) où  il représente automatiquement la société, la justice, la liberté, l’autorité.  Les citoyens,  quant à eux, sans  contrôle possible, ressentent leurs relations  avec  cet Etat comme un des rapports de  forces possibles,   dont la majorité  se sent exclue. La légitimité à aspirer  être élu, acquise à la naissance, par l’Ecole  ou  par   titres élitistes, clientélistes, sont occultés par  la règle républicaine. Or,  ce fonctionnement étatique peut devenir anti-démocratique et son administration peut favoriser telle ou telle catégorie. Sans reforme  du scrutin, sans vérification régulière de sa légitimité, la république peut évoluer  vers des formes abâtardies, injustes, soumises aux nombreux poisons que véhicule  le capitalisme et qu’il diffuse sous des activités anodines de redistribution formellement équitable, y compris  la justice sociale qui peut se transformer  graduellement en son contraire, un élément de l’injustice sociale. 

    Les Droits du citoyen, en raison des modalités  d’application  choisies concernant l’égalité devant la justice, la liberté d’opinion, de religion et d’expression sont susceptibles de se transformer en  prohibition de fait. L’accès  aux hautes fonctions publiques est garanti mais cela peut se révéler  un leurre, au vu des handicaps des uns et des privilèges des autres. Il faudrait vérifier au cas pas cas, l’origine des postulants aux postes électifs. Si ce que les fondateurs ont appelé la liberté d’opinion se constitue  en oligopoles privés  par la propriété des grands groupes capitalistes dans les médias  (possession de la presse qui devrait être interdite ), alors l’opinion libre risque d’apparaître comme un simulacre. La démocratie suscite toujours par la force des héritages et du droit civil, des  normes et des pratiques que l’histoire a retenues comme inéquitables (favoritisme, népotisme, corruption) .Par conséquent, si on ne  contrôle pas sans cesse les modes d’exercice des principes  intangibles,  ceux ci peuvent être retournés aisément par une oligarchie républicaine. Et, c’est ce qui s’avère  quand on accorde quelque crédit  aux faits et  aux perceptions quotidiennes. Les citoyens, mis à part une petite frange,  sentent l’impuissance à les rectifier.  Dans ce cadre, la liberté d’opinion   surveillée par des groupes de presse puissants ou des monopoles de fait  est menacée.

    Tout cela  est largement connu  sans  qu’aucun effet   critique institue des groupes spécifiques  de surveillance de l’application. Dès qu’on voit apparaître un  début de réserve  de la part d’associations privées ; une fraction de l’élite  s’empare du problème  et s’érige rapidement en juge de la  légitimité de  sa propre capacité  et pour quelques-uns d’entre eux, à juger  d’autres juges qui appartiennent au même milieu. C’est un cercle vicieux. Qu’il s’agisse,  des  constitutionnalistes  mandatés  ou des commissions, genre CSA,  la République  élabore une corporation au coeur du jeu, intouchable,   non élue, de  contrôleurs ou de surveillants ou des  commissions ad hoc qui calment l’affaire.

     De réels, les droits sont  devenus, du fait de  la main mise des juges et des avocats, des sortes de voeux pieux. Ces procédures et ces choix sont devenus  le cœur du système constitué,   où le poids de la fortune et l’origine  domine les sélections « démocratiques » aux hautes fonctions. C’est ce système qui arbitre les intérêts contemporains des fractions partisanes,  les clans régionaux ou  de professions fortes  qui pouvaient laisser la porte entrouverte à des intrus  éventuels  compensateurs, issus des sagas d’ascensions au « mérite » venus d’en bas.

    Or, la  crise financière passée par là,  les  dettes de l’Etat crées  par les dispositifs où les agents du privé distribuent une part notable de l’aide publique,  aggravent la  stagnation  des hiérarchies sociales. La colonisation et l’Empire ne sont plus les ressources  qui  permettraient, comme hier, des largesses  aux self made men, un avenir aux affairistes, des compensations aux frustrés de la fortune. En 1958, en France, du fait  de la guerre  coûteuse d’Algérie, la quatrième république est morte brutalement à la suite des infortunes d’endettement  et de la limitation de prébendes.  Déjà, dès 1793, le coût de  l’entretien  de l’armée,  la fin des pillages par des officiers, les retombées réduites aux fournisseurs en campagne provoquèrent  une dépréciation de la monnaie et la crise de confiance de la part de prêteurs (inflation, assignats, banqueroutes).

     

    Or, en ce moment, par impossibilité de mobilisation autour d’un projet vigoureux et excitant pour la jeunesse  des classes aisées, une intégration quelconque  des scolarisés, un espoir d’ascension par conquête ou guerre,   une  mobilité sans croissance,   tout ceci cumulés fait ressortir les limites de cet Etat et  de cette république constituant une  menace inédite et redoutable. 

     

    Et c’est pourquoi,  chose incroyable :    Marianne est nue ! 



    [1] Le vol  de l’histoire ; comment l’Europe  a imposé  le récit de son passé au reste du monde . Gallimard 2006. Goody  n’est pas un inconnu en France (14 livres traduits) Mon texte écrit en 2015 avant son décès, en  2015  a été   lu et encouragé par lui   dans son dernier mail 

    [2] Paul  Veyne l’Empire Gréco-Romain Seuil, 2005  P  21,28-29  et p 92

    [3]  Pierre Souyri Moderne sans être occidental ; Origine du Japon  Gallimard 2016

    [4] Malgré un rétrécissement des intérêts de l’édition, y compris de prestige car, là où ils ont été  publiés,  ces ouvrages  furent  peu soutenus  ; les éditeurs   se sont  satisfaits d’un  effet  vitrine   

    [5] Parmi ces 60% : Il y a  bien d’autres moyens de politisation  et d’actions  créatrices chez  ceux qui refusent du vote ; aussi respectables que les autres.  Nous n’avons pas à les décrire ici  (mais on sait  les trouver en faveur des migrants, l’action locale, associations de bénévoles,  la politique de quartier et de groupes de travail etc..)

     

    [6] Du Général De Gaulle bien sûr ! une fraction de bourgeoisie  nationaliste et patriote parmi de multiples  variantes Mémoires de guerre : le salut 1944-1946, Plon , 1956 p 119

     

     

     

    [7] Les deux états les plus riches de ce monde (PIB par habitant) sont deux Etats ultra-religieux et  alliées : Amérique et Israël. Les états européens les plus conquérants le furent  sous le signe de la  religion et à son nom  jusqu’au 18è, dans  l’ Europe puis les Etats-Unis.  La richesse des Nations et des Eglises  sont concomitantes.  Les deux plus grandes religions en adeptes, biens matériels ( formations richissimes parfois)   sans support territorial   sont de paradis fiscaux et possèdent  des banques. Leurs   milliardaires ou  nababs influencent le devenir économique du monde au quotidien et sur la durée. Le Vatican est un des plus grandes forces financières au monde, ainsi que les pays autour   de l’Arabie saoudite (et émirats)

    [8] Une part  échappe par défaut de volonté  aux enquêtes  et aux recensements de l’INSEE  qui a un taux de couverture  démographique correct lorsqu’on  calcule la sous estimation probable à 4% de notre population ; ce qui est faible par rapport à d’autres grands pays comme les USA, La Chine ou la Russie où probablement  c’est le double. Modes de  comptage où tout   Etat peut tester sa  légitimité

    [9]  LeVol p 103 

    [10] Le Vol p 363

    [11]  Selon J. Goody :« Braudel, lui-même, semble, attribuer à sa propre culture «  ou peut-être à sa mentalité » une place élective.  Il est vrai que, dans bien des sphères, le changement intervenu depuis la Révolution industrielle semble avoir été plus rapide en Europe, mais rapporter ce changement à une temporalité de la culture relève d’une démarche a-historique qui esquive les preuves ».  IL ironise sur « les éminents historiens » apologistes de la montée de l’Occident ; il évalue le coût du systématisme de Marx ou de Weber. Le capitalisme romain, le féodalisme  ne furent pas inconnus ailleurs.  Il note le recul des universités du Moyen Age, et celui de l’enseignement en Europe sous l’influence de l’Eglise catholique, militaire et régressive, une particularité de notre histoire contre laquelle l’humanisme se battit avec des succès mitigés à l’égard  du « modèle téléologique».

    [12]  Le Vol p 228

    [13] Le Vol  p364


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  • Voir à la fin de ce chapitre l'article encore non publié (il fait grincer des dents...!) de Brochier


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  • Et finalement si Marx revenait...

    « Maintenant le règne des banquiers va commencer»  

                                   (Jean Peneff, Mustapha El Miri)

     Aux éditions de la Découverte, 244 pages, 2010,

     

     Quatrième de couverture :

    Le titre est emprunté à la première page de Marx dans « Les luttes de classe en France ». En partie fiction imaginant le retour de Marx en France, 160 ans après son arrivée en 1849, ce livre est également une description de situations vécues en politique par les auteurs. Cet ouvrage rassemble plusieurs intrigues : l’irruption des banquiers dans notre vie, les migrations de populations entre continents, l’arrivée de la Chine sur la scène de l’Histoire, les doutes des gouvernements libéraux au sujet de leur marge d’action.

    La question des dettes est une question qui divise un pays, ou les nations entre elles.  Ce livre propose donc une histoire des luttes en prenant la question des déficits comme centre des événements. Par exemple en France : savoir, sur 40 ans : la dette, qui l’a « faite » ? Qui en profite ? Qui va la payer ? Marx commence toujours ses études historiques en se demandant qui a construit le déficit et qui en  a bénéficié ? Et quelles catégories sociales vont en payer le prix ? Il soutient qu’un Etat révolutionnaire ne doit jamais assumer les déficits creusés par les privilégiés ; c’est ce qui engendra la défaite de la Commune ; on sait que les bolcheviks ont repris son idée en 1917 et refusé de rembourser les emprunts faits par le tsar.

    Il n’est pas nouveau que des États ne paient pas leurs dettes mais les reportent sur d’autres pays, exploités ou vaincus d’une guerre, ou sur les pauvres de leur propre pays ou bien -nouveauté- sur d’autres générations. A toutes ces occasions, la crise financière produisit des bouleversements en cascade : dévaluations, guerres, révolutions ou dictatures. La dette révèle donc l’état des rapports de classe réels. Quand les caisses sont vides, les têtes sont emplies d’idées au sujet des  « trous » à combler, des compensations à demander face aux pressions de créanciers. . Mais aujourd’hui, demain, que faisons-nous ? Le niveau de vie à maintenir, la fermeture des usines, le chômage de masse, la place des enfants dans le capitalisme des jouets fabriqués en Asie (par d’autres enfants), le poids de la médecine commerciale dans nos finances, les retraites, le désarmement et d’autres menaces immédiates sont pourtant les questions urgentes  à régler.

     

    Table des matières

     

    1 « Au travail » :  Marx à la bibliothèque

    La Mondialisation ambiguë

    Concentration des profits  et dispersion de l’exploitation 

    Histoire des grands déficits

    Les crises successives 

    Faire payer nos enfants 

    Le capitalisme par blocs continentaux

    Les deux classes moyennes : riche et pauvre

    Définition d’une classe moyenne dirigeante

    « Look rich »

    Le rapport à l’autorité

    Une croisade morale ? Les gouvernants sont tétanisés

    Le rapport aux loisirs, la culture, la santé

    Les classes ouvrières dispersées

    L’exploitation segmentée

    L’éclatement : les ouvriers partout et nulle part

    L’exil ou le chômage

    Les Jeunes  Chinois en colère

    Jeunes Indiens et Brésiliens

     Le face à face et l’immobilité

    La Révolution française : 1848, 1871, 1917,1936

    Caisses vides et têtes pleines.....d’idées

     

    2 Les bourgeoisies rivales mais solidaires

              La bourgeoisie financière américaine

               Etats  Protecteurs ou Prédateurs

               La spéculation comme loisirs

               L’inspiration anglo-saxonne

               Solidaires dans l’exploitation

    Les budgets et les perceptions de classe

            Trois France

            Vivre avec 50 euros quotidiens

           Vivre avec 500 euros quotidiens

            L’univers singulier des 5000 euros par jour

    Cliques, clans, fractions, coalitions bourgeoises

          La bourgeoisie de droite et de gauche s’inquiète pour ses enfants

           La gauche n’a jamais eu le pouvoir

           Une invention du capitalisme : les enfants agents et proies

        

    3 Que défaire ?

    Les autres nous regardent. Comment construisent-ils leur opinion ?

          « Nous vous haïssons messieurs »

            La voie intermédiaire  chinoise

    « Au travail encore »

          Des centaines de petits Marx en réseaux

          Changer d’école 

         Consommer ou étudier : il faut choisir

     « Je ne veux pas devenir une machine à fric » dit Marx au gérant du casino  

     


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  • Christophe Brochier 

    Maître de conférences en sociologie 

    Université Paris 8, laboratoire CREDA-IHEAL 

     

    Pourquoi s’intéresser à l’histoire de la sociologie ? 

     

    Introduction 

              L’importance du travail de terrain est aujourd’hui reconnue en sociologie et peu de doctorants se consacrent désormais à l’histoire des idées en sciences humaines. Ce phénomène est renforcé dans les études latino-américaines qui sont souvent embrassées par des étudiants désireux d’une expérience réelle, vécue, des Amériques. Il faut, sans doute, se réjouir de cette situation qui amène les futurs chercheurs professionnels à maîtriser personnellement les méthodes et les pratiques de l’enquête de terrain. Il n’en demeure pas moins qu’une dose d’érudition peut rendre des services au jeune chercheur même le plus épris de fieldwork. La chose ne se perçoit pas immédiatement ; il faut s’être intéressé un peu longuement à l’histoire des idées et à l’histoire des sciences pour concevoir clairement l’intérêt qu’un savoir minimal en ce domaine peut avoir. J’aimerais, dans ce court texte, dégager quelques apports évidents que l’étude d’une partie de l’histoire de la sociologie peut avoir pour n’importe quel doctorant. 

    I.   Quelle histoire de la sociologie ? 

              Avant de débuter notre plaidoyer il est nécessaire d’apporter quelques précisons théoriques et bibliographiques. Notre propos n’a de sens que si l’on dit clairement ce que l’on entend pas « histoire de la sociologie ». L’une des raisons qui rendent les doctorants relativement insensibles à cette branche de l'histoire des idées est la forme de « systématique » qu’elle adopte généralement. Merton avait désigné par ce terme, dans un texte désormais classique (Merton, 1968), la tendance à ne présenter l’histoire de la discipline que sous la forme d’une sélection de grands auteurs ou de grands textes présentés comme des étapes indispensables. Dans cette configuration, l’« histoire » de la sociologie n’est pas à proprement parler le résultat d’un vrai travail d’historiographie. Elle est tout au plus une leçon pour étudiant à l’arrière plan idéologique et épistémologique non explicité. Il en va ainsi pour les sciences humaines comme pour les sciences dures. Une véritable histoire devrait décrire l’ensemble du milieu social concerné, ses figures célèbres et ses participants restés dans l’ombre, leurs conditions de travail et de carrière, les institutions dans lesquels ils évoluent, l’organisation des recherches et leur valorisation, la diffusion des supports, le public, les financements etc. De cette manière on s’éloigne radicalement de l’histoire traditionnelle des idées, souvent inspirée par l’histoire de la philosophie et qui dresse généralement un panorama de la succession des positions idéologiques expliquées par le jeu d’ « influences » et un rapport vague au contexte social, politique ou idéologique. Il va sans dire que le programme opposé que j’ai esquissé est très loin d’être rempli, y compris dans les pays fondateurs de la discipline. Mais l’essentiel n’est pas là. Je voudrais rappeler ici que l’histoire de la sociologie doit être regardée comme une entreprise ne se limitant pas à ce que proposent les manuels les plus courants. Par ailleurs, s’il n’y a pas de texte satisfaisant à notre cahier des charges, il est cependant évident que depuis 20 ou 25 ans, en France et ailleurs, des chercheurs dégagent des voies pour une nouvelle histoire des sciences sociales (histoire des recherches, histoire des laboratoires, histoire des réceptions, etc.). Ces textes peuvent inspirer aux doctorants un nouveau regard ou une nouvelle envie. Avant d’aller plus loin nous regarderont deux exemples. 

    II.  Exemples de travaux récents 

              Le livre de Philippe Masson,  Faire de la sociologie est assez caractéristique d’une nouvelle manière d’envisager l’histoire de la sociologie. L'auteur pose comme fondement à son entreprise que « l’histoire de la sociologie française est donc avant tout celle de ses enquêtes et de ses formules de recherche et non celle de ses théories, de ses notions, de ses supposées écoles » (Masson, 2008 : 6). Pour cela, il décrit la sociologie française depuis les années 1950 en se concentrant sur un certain nombre d’enquêtes influentes. Pour chacune de ces enquêtes, Masson décrit le contexte plus large des recherches de l’époque. L’une des conséquences est souvent de dissiper l’illusion de singularité. Il montre la façon dont les différentes parties de chaque livre ont pu être interprétées. Il replace les concepts dans leur contexte historique. Il explique le succès de chaque livre en montrant ce qui a pu frapper les différents types de lecteurs. Il replace enfin toujours les œuvres dans le contexte du fonctionnement de la sociologie de l’époque. Il évite ainsi les risques de déformation du sens de l’œuvre au fil des années 

    Le livre de Jean-Michel Chapoulie La tradition de Chicago (2002) est aujourd’hui considéré comme la référence sur le sujet. L’auteur part du principe qu’une histoire de la sociologie ne doit pas être une simple histoire des idées mais une histoire des institutions, de leurs agents et des fruits de leur travail. Les idées ne sont jamais indépendantes de cet arrière plan. La tradition (et non l’école) de Chicago est donc envisagée non pas à partir d’une série de points communs assurant automatiquement une continuité entre les époques mais au contraire en étudiant comment un certain nombre d’individus (à la biographie clairement exposée) ont travaillé ensemble dans une même université à des recherches qu’il fallait pouvoir financer. Chaque acteur est replacé dans le monde qui est le sien et chaque entreprise de recherche est regardée à partir des contraintes réelles et de son déroulement concret. Les divergences et les facteurs de diversité apparaissent alors aussi largement que les points de convergence. 

    Ces deux exemples illustrent des tentatives comparables pour faire sortir l’histoire de la sociologie d’un schéma focalisé sur les idées et les présentant seulement comme le produit d’autres (1) idées. Ils reposent sur le principe que le rapport au contexte social doit être précisé et documenté. Ils mettent également en pratique le principe suivant lequel la production intellectuelle prend la forme de textes composés à partir d’étapes concrètes que l’on peut en partie connaître. Comprendre ces textes ne signifie pas seulement les relire et les expliquer mais mettre en évidence leur processus de production. 

    Ce programme de recherche se matérialise également dans des textes portant sur la façon dont se sont déroulées au jour le jour des enquêtes célèbres. Les intentions peuvent être simplement documentaires (Peretz, 2004), mais elles peuvent également viser à reconsidérer la portée des ouvrages. Ainsi dans une série de livres et d’articles, âprement discutés, l’anthropologue Derek Freeman a-t-il reconstitué le parcours de recherche de Margaret Mead dans les îles Samoa en 1925-26 (Freeman, 1983). Il en tire le constat que la célèbre anthropologue avait un schéma préalable en tête et qu’elle a orienté son travail de façon à voir ses idées (la liberté sexuelle des jeunes filles notamment) confirmées. 

    Ces deux exemples sont des livres faciles à lire et peuvent constituer des incitations à se pencher sur l’histoire de la discipline. Les raisons pour un doctorant d’être sensible à cette perspective sont multiples et l’une apparaît immédiatement : réfléchir à ce que l’on fait quand on pratique la sociologie. Seul un regard sur ce qu’ont réalisé les autres chercheurs peut nous permettre de sortir des influences implicites ou explicites (de notre université, de nos maîtres à penser, des modes du moment, etc.) pour élaborer notre propre manière de travailler. Mais il y a d’autres raisons de réfléchir en historien de la discipline que je vais aborder rapidement. 

    III.  Eviter les fausses découvertes  

              La première et la plus évidente de ces raisons tient au risque de découvrir ce qui a déjà été dit. La tendance des doctorants consiste en principe à regarder les textes les plus connus, les plus discutés ou les plus récents sur le thème qu’ils étudient. De cette manière ils sont souvent conduits à répéter les mêmes questions et les mêmes problématiques. Mais aussi et surtout, cette tendance rend aveugle à des intuitions ou des faits qui ont été exposés par une génération plus ancienne de chercheurs ou par des auteurs trop peu lus. On ne répétera jamais assez le conseil de lire large mais aussi de se donner un champ d’investigation ayant une certaine profondeur historique. Si l’idée que nous croyons avoir dégagée seul s’avère déjà connue, l’effort de recherche ne peut que s’en trouver stimulé. Le chercheur devra se demander pourquoi et comment d’autres sont arrivés aux mêmes conclusions et quelles pistes on peut leur emprunter pour aller plus loin. 

    Cet argument en cache un autre, moins facilement visible. Lire des textes anciens ou peu connus sur notre sujet peut nous aider à mettre au jour des idées de valeur qui n’ont pas été suivies. Lire attentivement les textes classiques peut de même nous permettre d’utiliser des faits cités qui ne correspondent pas à ce que l’on retient habituellement du livre. Les étudiants qui ne lisent pas les textes originaux passent à côté de l’usage personnel et créatif qu’ils pourraient faire de textes lus trop rapidement avant eux. Par exemple, une lecture attentive du classique de Bastide et Fernandes sur les relations raciales à São Paulo (Bastide et Fernandes, 1955) révèle non seulement que les deux auteurs ne sont pas d’accord sur certains points cruciaux, mais encore que Bastide apporte des éléments contraires à la thèse finale qu’il retient.  

    Lire attentivement des textes anciens permet aussi de remarquer l’existence d’idées qui préparaient le terrain à d’autres plus connues. Je prendrai un seul exemple. Dans son ouvrage classique sur l’hôpital psychiatrique Goffman donne l’impression de jeter un pavé dans la mare (Goffman, 1968). On ne voit pas bien si l’on ne connaît pas le sujet que des textes précédents arrivaient à des faits assez proches (mais sans le talent d’écriture ou la profondeur d’investigation du sociologue canadien). Ainsi l’ouvrage de Goffman empêche de saisir l’apport de Kirson Weinberg, William Caudill, Paul Barabee Alfred Stanton et Morris Schwartz (Weinberg, 1970). 

    IV.  Les plus récents n’ont pas forcément raison 

              Concevons ici encore l’intérêt pour l’histoire de la discipline comme un effort de lecture en largeur et en profondeur historique. Lire des textes anciens oblige à rompre avec l’idée naïve de l’existence réelle d’une cumulativité en sociologie qui se manifeste par le principe implicite que les « plus récents ont forcément raison ». Or c’est faux : les recherches les plus récentes n’intègrent souvent que très partiellement les travaux de leurs prédécesseurs. Certains sont écartés pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le progrès de la science : motifs politiques, idéologiques, mauvaise volonté à comprendre des auteurs d’une autre époque, voire tout simplement paresse de lecture. Seul un minimum de connaissance des mécanismes à l’œuvre dans le milieu aux différentes époques où des textes sur notre sujet ont été produits, permet de voir correctement ces choses. Pour comprendre ce qui est dit à l’heure actuelle sur notre sujet, il ne s’agit pas de supposer que « la science a avancé », il faut dans l’idéal procéder à une sociologie de notre champ d’étude pour comprendre comment certaines idées triomphent et d’autres sombrent. Toujours au sujet de la sociologie des relations raciales au Brésil, on a pu constater que l’oubli quasi complet des idées de Donald Pierson en matière de sociologie des races au Brésil doit peu à leur qualité intrinsèque et beaucoup au fonctionnement de la profession dans les années 1950-1960 au  Brésil (Brochier, 2011). Quelques notions d’histoire de la sociologie nous montrent facilement que les auteurs dominant à une époque donnée essaient en général de donner l’impression qu’ils ont dépassé les travaux anciens ou que ceux-ci sont datés et peu utiles. Souvent il n’en est rien. Les meilleures idées sont parfois celles qui ont été reléguées et oubliées. Des textes profonds sont  négligés car leur auteur n’est plus à la mode ou a perdu de sa notoriété. 

     


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  • Christophe Brochier Comprendre et pratiquer la Sociologie ; (éditions Armand Colin, 20015, 253 pages)

     

    Vient d’être publié un  manuel qui  sera  utilisé  par les jeunes enseignants qui font de l’initiation, la pédagogie « primaire »  des  amphis de première année: publics  hétérogènes, pas forcément intéressés auxquels  il faut donner une première idée notamment s’ils sont là par défaut, sans vocation véritable,. Mais d’autres publics  l’apprécieront. Tels des chercheurs débutants. Partant  du constat que les usuels,  les guides ne sont pas  véritablement écrits pour les  novices décalés  par  rapport à la masse de savoirs :le postulant est  souvent l’oublié des  auteurs  de dictionnaires ou d’abrégés ; ce manuel évite  la sophistication comme si une génération à 20 ans pouvait faire ses preuves à la suite de quelques  « Précis de méthodes ». Le premier contact  déroutant,  l’auteur l’éprouva, à 25 ans, après d’autres études et  aujourd’hui en tant  qu’enseignant, il écrit  l’initiation à la recherche qu’il aurait aimé  lire. Ces conditions  font de cet ouvrage une sorte « d’anti-manuel », à l’écriture familière. Brochier  met en garde contre le choc de l’érudition. Il  adopte une approche pragmatique, sans terminologie absconse. Cette sociologie est accessible  au commun  des lecteurs puisqu’elle inclut des exemples de la vie ordinaire. Il s’adresse  directement aux jeunes  peu sûrs d’eux. Bonne  surprise, Brochier annonce, tout de go, qu’il vise  également un public  hors cursus ; celui qui fait de la sociologie  par   détour de questions posées  dans  des études  ordinaires. Son constat  est imparable : il faut  redevenir « transversal » si on veut demeurer une discipline universitaire à part entière. L’affaiblissement  des effectifs en sociologie a  été provoqué  par   l’absence de professionnalisation large. En revanche, sera  ressenti   le besoin   d’une culture orientée vers des problèmes sociaux qu’ils soient  caractéristiques d’un métier  quelconque  au secteur  étendu. Domaines où, en crise d’effectifs, des enseignants variés, tentent    de s’affranchir de la sociologie  normative et dogmatique tout en  prenant conscience de leurs  propres préjugés quand ils pratiquent une recherche quelconque. Si d’emblée, l’auteur prend acte de l’affaiblissement de la  composante académique, il  évite la fusion de la sociologie avec les autres disciplines du « social ». Destinée commune à la géographie humaine, la démographie historique, l’anthropologie sociale.  Il  avertit que  le contact avec des publics  diversifiés sera notre avenir  et qu’il  se fera en une  ou deux  années, avant une bifurcation. Dès lors,  un  jeune âge est particulièrement  choisi pour acquérir  de bons « réflexes », les  généralités et  les démarches élémentaires. L’auteur est persuadé  que la sociologie contemporaine,  si elle « meurt » sous sa forme  institutionnelle  (agrégation,  doctorat), au même moment  renaît sous une demande « autre » qui explose. Peu de cursus ou de spécialité n’y font pas appel que ce soit dans un cours,  un jury, un article. La sociologie  diffuse  sa réflexivité autant en sciences dures, droit,  journalisme, administration, sciences politiques que dans la culture médicale, les  études de gestion, communication, arts, architecture etc. Elle concernera  ceux qui  cherchent un sens à  leur action, une  conception de l’influence du contexte professionnel,  des interactions entre milieux de  travail. Même les mathématiques, les  Ecoles d’ingénieurs cherchent le moyen d’évaluer  leurs déterminations exogènes, leur impact propre, la prise en compte des choix  de décision ou l’influence des réseaux. Or, là nous sommes  compétents pour  aider ces formateurs   à réfléchir à leurs conditionnements. De nombreux diplômes souhaitent donner à leurs candidats, des conseils de rédaction lors de rapports de  stages, de petites enquêtes,  de notes d’observation.  C’est pourquoi, les grands thèmes explicitement abordés et longuement discutés sont le chapitre 4 :« le travail et les organisations » en incluant les institutions,  l’usage des documents professionnels et   des statistiques. Avec le Chapitre 6 : «Rédiger un rapport d’enquête », on a presque  une moitié du contenu d’un ouvrage  proposant explicitement à des jeunes gens l’aide à l’écriture, quand, à la sortie d’une expérience, ils  octroient une dimension sociologique à leur réflexion de jeune citoyen. Or, cette demande diffuse risque de se réaliser sans nous.  Une orientation basique  est donc un juste objectif. Pas forcement  une sociologie au rabais,  ni « pour des nuls » !

     

     Emanciper les jeunes postulants venus de publics différents, de leurs préjugés n’oblige pas à s’aligner sur de grandes théories ou des méthodologies incontournables, mais  plutôt sur  la culture générale de notre métier.  L’auteur  en souplesse  rassure les candidats. Il  leur dit:« si vous prenez cette voie,  cette démarche, voila où vous irez... ; si vous prenez  telle direction, vous arriverez là; avec telle donnée, à tel résultat.  Aucune n’est mauvaise en soi, ni  erronée ». La qualité finale sera    testée dans le volume des faits produits, de la qualité  d’exposition, de la force des vérifications (entretiens, observations,  questionnaires, statistiques, documents  historiques).  Il fait crédit donc à une autodidaxie graduellement acquise à travers des  errements inévitables. Sans jamais l’évoquer l’auteur  sait  de quoi il parle. Dans sa filière initiale d’Ecole de Commerce et de Gestion, il dut s’adapter à un environnement  étranger, quand  pour son diplôme –  après un stage  en  entreprise au Brésil- où il apprit la langue - il  rédige  un rapport  relevant de la société brésilienne. Il décide  alors à son retour à Paris de s'engager dans le cursus officiel de  notre discipline. C’est  pourquoi   il  met son expérience au service de ceux qui pour conclure  un stage, une  enquête, un rapport de recherche ou  bien un Master, doivent écrire un texte  à  dimension sociale,  sans y avoir  été préparés . Toute la dernière partie  est consacrée en conseils  d’écriture après une enquête en milieu  difficile. En apprenant en quelques mois à réaliser une observation participante de sociologie du travail  avec une équipe d’ouvriers du bâtiment à  Rio, il annonce ses autres enquêtes  (enseignant dans une favela,  cadre d’entreprise en France,  où il  manifeste l’égale nécessité du travail sur archives, l’histoire des  institutions, l’enquête  statistique  et devient un rare  sociologue français écrivant une histoire de la sociologie brésilienne. Voulant attester que l’innovation n’a pas de bornes et qu’il reste d’immenses terrains en France inconnus, il devint dans un de ses meilleurs textes, prémonitoire des accidents mortels à venir, un cobaye des tests  thérapeutiques de médicaments, un « métier »   méconnu ([1]).   

    Dans les exemples d’enquêtes réussies  où il ne se met aucunement en scène  se citant à peine en bibliographie  qu’il recense,  il suggère en tant que  chercheur erratique  des voies de sorties,  grâce au sens de l’invention   méthodologique, de l’adaptation à de milieux  variés. Si on y ajoute les conseils pour une écriture simple, cela   parlera fortement  aux  étudiants actuels.  C’est pourquoi, finalement il a décidé de faire,  non pas un guide   impératif,  mais un livre « de raison » pour de futurs professionnels sociologues ou non, tous enclins à la curiosité sociale. Aider les étudiants « étrangers » »  à notre discipline et,  réussir ainsi  la mutation nécessaire de la spécialisation vers une culture générale ouverte à la curiosité moderne et à la mondialisation,  tel est l’ objectif original  qui ne pouvait avoir été écrit que par un collègue au parcours peu typique.

    Pour saisir son intention, le mieux est de commencer à le lire par la fin : le chapitre 6  donne l’idée  subtilement avancée. Puis, que le lecteur, s’il accroche, revienne à l’introduction et lise ensuite au gré de l’humeur ou de sa préférence personnelle puisque les chapitres sont  quasiment indépendants. Ainsi  le  Chapitre 1 « le mode de raisonnement de la sociologie » évoque le rôle et la force  de l’erreur, la relativité des données ; par contre le chapitre 3  dénonce  les concepts  discutables et discutés, produits d’une approche  rigide, alors que dans le chapitre  2 :  les «erreurs courantes »  sont partie inéluctable de problèmes  mal posés au détriment de vraies solutions . Ce  qui annonce le Chapitre 4 : « Quelques concepts et leur usage  où en praticien astucieux  il offre  une approche peu hiérarchique et peu conventionnelle  (250 auteurs de la bibliographie incluant  quelques rares noms  célèbres et surtout de bons praticiens ou  des non-sociologues). Il laisse voir le risque d’idéaliser les directives  de méthodologie sous-tendant une spécialité très originale : « le social », les connaisseurs du « social », avec carrière attachée à  une sorte   d’extraterritorialité. Par contre, si  on doit s’approprier un pan de la réalité, du monde du travail ou autre,  il propose, exemples à l’appui, de « ne pas se demander pourquoi mais comment ». Quand  il encourage à l’enquête des jeunes gens, il  les incite à rechercher des éléments  qui semblent avoir de nombreux points communs mais dont   on doit  comprendre  en quoi ils diffèrent,  menues différences à partir desquelles  on élabore  de nouvelles dimensions explicatives. Tache exaltante mais exigeante dans le cadre d’un travail de terrain.  Ces expériences  riches, il les  décrit dans  8 grandes enquêtes  exposées méthodiquement dans le chapitre « Rédiger un rapport d’enquête ». L’apport des données reconnues  qu’il emprunte à des collègues en évitant -humilité ?- de parler des siennes, suscitera des vocations en sociologie du Travail. Les idées créatrices sont coûteuses en  efforts et en durée, mais « ça vaut le coup », semble –t-il dire  aux jeunes recrutés.

     



    [1] J’ai utilisé son observation  des tests pratiqués sur les humains.  Un terrain   peu conventionnel qui surgit ces jours-ci dans l’actualité.  Les accidents thérapeutiques ne sont pas rares, ainsi que l’éprouvent des milliers de jeunes gens désargentés ou  chômeurs


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