• Choses  vues au rond-point  de La Mure  et ailleurs
    Les deux mouvements ( mai 68 et déc 2018) se ressemblent : alliance de populations étonnante, une tendance à la démocratie directe inattendue (pour celui qui a vécu les deux époques) mais ils sont dissemblables par les  âges et le style de participation .Je vais tenter de les rapprocher
    Pour  entrer dans « l’Histoire » et avoir une influence, tout mouvement social doit inventer une composition de populations originales et diverses ; il doit être composite. La composition en 2018, est  un dosage  explosif   comme en Chimie  (acides, détonateur et solution de base  avec milieu et température favorables) est inédite.  Les grands mouvements sociaux comme la Révolution 89 ou de 1848, la Résistance de 40 à 45, la lutte contre la guerre d’Algérie et la pratique ordinaire de la torture, réussirent partiellement parce qu’ils furent des mélanges de classes, aux conditions matérielles et idéologiques non homogènes réunis par hasard, un soir de ras le bol,  et tout d’un coup « ça marche »
    Ici j’ai vu trois barrages, dans une région des populations intéressantes, diversifiées, avec des gens ordinaires, silencieux en temps habituel ; pas des prolos en difficultés mais des petites gens, employés secteur privé, fonctionnaires, cadres moyens et agents de service, qualifiés administratifs, temporaires, intérimaires, artisans, travailleurs qualifiés et quelques petits bourgeois. Quelques jeunes mais surtout des gens mûrs et posés ; pas de tête brulée. La moyenne d’âge est de 40 ans .  S’il y a peu d’ouvriers, ils expriment leur sympathie au filtrage : (klaxon de routiers, salut de voitures d’entreprise   etc..).Par   ailleurs, la population voisine offre  un soutien (dons en espèces, boissons,  aliments, planches, bois de chauffages)
    Le plus captivant dans cette foule composite- rarement vue- est que cette combinaison fonctionne sans jalousie interne de gens qui seraient en situation difficile mais, paradoxalement pas dramatique, (ici petite ville, il y a des parents, des amis, du travail au noir en tous genres …) . Pas d’exclus, pas de déchéances complètes, pas de marginaux, pas de paumés, pas d’alcool.  Une tenue morale étonnante dans des conditions presque « sauvages » : vie dehors en permanence, y compris la nuit. Selon mon impression,  ce qui les  réunit est  une colère et pas simplement un désarroi : le sentiment du déclin général … Tout d’un coup « on n’y arrive plus » ! La « cata » : car il n’était pas prévu que leurs enfants seraient moins bien lotis qu’eux-mêmes, qu’après avoir tant travaillé pour les aider et en croyant que pousser les enfants à l’école était justifié ; ils pensaient que leurs enfants franchiraient la barrière de l’aisance et d’une vie sans trop de soucis matériels… Et puis :  c’est le chômage qui pointe, les petits boulots instables ! Pas prévu qu’on se serre la ceinture pour des miettes ; et pas prévu qu’il n’y aurait pas d’espoir, même pour leurs petits-enfants.  Le rapport intergénérationnel alors est désespérant ; se maintenir avec peine ou    un déclin aigu ! Ils ont beaucoup attendu, espéré de Chirac puis cru en Sarko et enfin cerise sur le gâteau, on fait confiance à  Hollande et  même résultat : des promesses et rien et même chaque fois, c’est pire. Donc un mélange détonant de déçus où la conscience du déclin est généralisée, on ne voit rien venir :« on est dans le brouillard !! »
    Alors, on se serre les coudes à un rond-point quelconque, on se réchauffe au feu de l’amitié improvisée.  Avec une simplicité étonnante et une fraternité improvisée. Comme il y a 50 ans, je sens une ambiance style 68 (mais sans enseignants, ni les étudiants) chez des quinquas rangés et raisonnables. Bref j’ai vu des gens âgés qui découvraient l’action collective avec émerveillement : cad les relations directes humaines, chaudes, sans façons, simples, tournées vers l’action immédiate et l’efficacité (l’invention du  slogan on « bloque » tout  !) . Conséquence pour moi, observateur professionnel : un choc heureux ! mais je dois revoir mes classiques : changer de boussole et de paradigme de mon analyse des classes sociales au cours de deux siècles d’analyse marxiste efficaces pour comprendre les différences et les actions ;et alors c’est fini, ça. Marx est bien mort et aussi les « analyses » simplistes « lutte de classes » du genre, partis de gauche ou syndicats dits révolutionnaires. Ce constat est aussi  vrai de  l’impuissance de catégories fines du genre  soi-disant CSP ou d’ autres  classements administratifs de différenciation de  groupes sociaux.  Il vaut mieux couper en deux, la population française. On a deux grands groupes : les pauvres, les riches ….et les autres, entre les deux, ou ailleurs  à l’étranger par exemple mais ils pèsent sur notre économie. La frontière est   simple et claire 
     Le schéma de la discrimination sociale est, pour une famille de 4 personnes parents et 2 enfants,  la frontière engendrée par  le fait  de vivre   avec 2000 euros/ mois. Là c’est être pauvre . Impossible  de  l’ignorer, de l’éviter aujourd’hui avec cette conso qui nous harcèle, qui expose avec insolence ceux qui se gavent ;  le luxe étalé partout, le penchant des médias  à flatter la richesse  arrogante qui   encensent les millionnaires,  lesquels exposent   avec insolence leur  gaspillage   à la mode écologiste; prêcher  des économies   pour les autre dans   un étalage ahurissant de richesses, une publicité  exacerbée, ,  les multi-logements, les boutiques , les achats d’art , les jets privés. On n’échappe pas à cette propagande qui pousse à la consommation corruptrice, et donc il faut s’endetter. Car ça rend déshonorant de ne pas en être, de ne pas suivre la pression du milieu, transmise par les enfants dans les loisirs, à l’école, dans les clubs.  Impression d’être largué et mis à l’écart, banni et sans espoir.
     Le nouvel événement  est cet écrasement des classes moyennes. Coincées entre deux blocs  les pauvres et les riches  qui sont au dessus ou ailleurs , des extra-terrestres pour chacun de nous :  les archi milliardaires  qui tiennent tous les fils de l’économie (et celui de la toute-puissance militaire) et qui font la politique en coulisses  avec des  serviteurs stipendiés. Ils sont inconcevables pour nos consciences de petits bourgeois que le « peuple » ne peut même les imaginer
    Être riche aujourd’hui par contre, c’est avoir au minimum 4000 euros/ mois pour 4 personnes, en étant proprio de son logement : ça c’est un luxe que la population n’entrevoit plus avant. La plupart   de ces riches naviguent avec 5 ou 6000 euros/mois. Parmi eux, une partie mal connue circule entre les deux :pauvres/riches, Elle navigue entre  deux eaux,  en essayant  de rendre service aux millionnaires  et servent  de prête-noms,  de pions et de caches. Ils sont les larbins dans une collaboration impossible à concevoir si on ne les approche pas ; ils dépendent entièrement des riches ; comme les magazines « people » le suggèrent. C’est devenu un métier : larbin et jouer l’esbrouffe ! Leurs revenus varient fortement : au moins un million de foyers) sont des esclaves de riches, vivent   en dessous de table. Ils participent au moral des classes supérieures, Ils assurent l’entretien des grands capitalistes et sont les serviteurs des rentiers et de ceux qui « n’existeraient » pas sans le travail du peuple, eux qui exploitent de loin par la spéculation , le blanchiment  de affaires douteuses. 
    Mais il y a encore  et davantage une autre planète : ceux qui ne comptent pas , aux revenus  entre 100 000/ et 400 000 par mois pour 3 ou 4 personnes. Ils sont plus nombreux qu’on ne pense. La France et un des pays les plus riches du monde ( en 6è place) . Gros industriels, « Boursiers », qu’on ne voit jamais etc. Tous   vivent ailleurs, bien cachés, paradis fiscaux ou autres planques :  gros industriels,  spéculateurs, affairistes, artistes ,dirigeants des grands groupes (GAFA). Probablement cinq cent mille personnes sans compter leurs dépendants (gestionnaires-valets, journalistes laquais, auteurs, avocats,  conseillers, communicants ). Ils  détiennent plus de la moitié des richesses françaises mais ils restent inconnus, sinon  par quelques scandales ponctuels  et révélations insolentes pour le peuple ( J. Halliday) . Ils font les élections, choisissent les Présidents, soutiennent tel ou tel parti, subventionnent tel hobby ou groupe de pression pour un quelconque vote . Ce sont eux qui, des coulisses, dirigent la France par personnel  interposé : élus, députés, maires de grandes villes les professionnels de la politique qu’ils entretiennent, leurs partis qu’ils subventionnent, les télés et radios qu’ils achetèrent   et la presse   qu’ils détiennent. Aucun média n’est libre aujourd’hui même pas les écolos ou l’extrême gauche sans parler du reste !
    La vie au rond-point
    Improviser une vie en commun -repas, garde la nuit, veille au point crucial, évitement d’accident ou incident- n’est pas habituel pour des gens de 35 à 55 ans du moins ceux que j’ai vus .Et pourtant ça marche, alors qu’on nous avait fait croire que nous étions tous d’irréductibles individualistes, des citoyens  indifférents ; un peuple d’égoïstes ! Or, on voit l’inverse :  la solidarité, la fraternité. Un pacifisme certain : pas de violences ; pas en compagnie de cris de colère, pas d’hystérie   mais au contraire le sang-froid, la tranquillité, le calme au bord de la route et quand quelqu’un manifeste sa colère, un conducteur, on ne l’agresse pas ;on  reste poli  avec lui.  Le partage de la nourriture, est symbolique, fraternelle ; on use des dons alimentaires et on « cuisine » un peu. C’est propre : pas de déchets abandonnés, pas de désordre   dans la cantine attenante à la « cabane » de garde. On mange debout dans la bonne humeur et les blagues. Puis on range les provisions et on évacue les couverts jetables dans des containers ad hoc.J’ai été impressionné par cette différence avec Mai 68. Là c’était le « bordel », le « je m’en foutisme » et la saleté ! on la laissait aux femmes de ménage des Facs… qu’on ne « voyait » pas d’ailleurs !! On était au-dessus, nous « étudiants aisés », révolutionnaires gâtés !
    La discussion interne, au bord de la route, toujours ouverte,  dans le rejet de l’autorité hiérarchique , représente le  côté positif :le rejet  de l’expert  imbu , le soi-disant  spécialiste invité dans les médias à longueur de journée, pour interdire la parole du peuple. Avec leurs employeurs, ces disant informés, complices avec les journalistes, les chefs de la pensée, les spécialistes auto-proclamés.   Ici au rond-point, pas de directions, ni de hiérarchies, pas des leaders d’opinion comme en Mai 68, ; on se tient à l’écart du gavage des machines de l’information en continu qui  nous saoule de fausses interviewes spontanées d’envoyés spéciaux qui choisissent bien  leur cible pour passer leur message. Eux,  qui ont fait Sciences Po ! manquent   totalement d’humour. Ils nous prennent  carrément pour des  imbéciles en commentant les événements: par exemple, ils ont repris  les chiffres officiels  de « manifestants » que le Ministère de l’intérieur leur jette  comme un os à ronger.  ils reprennent les chiffres exacts des manifs, à l’unité près, obéissants, alors qu’ils honteusement sous-évalués   Tout doit être compté » par un Etat – Dieu le Père : tel jour   en France 56789 manifestants…  et moi et moi !! Le ridicule de ces chiffrages devrait interpeller les fanas  de l’info  en continu. Que dire, sans rire, quand E. Philippe invite 8 porte parole ;  un vient à moitié (deux minutes ) et s’en va, l’autre, on le voit pas (absent, clandestin, fictif ?) comment on calcule alors : un est venu ?  un et demi ?  ou 0,5  porte-parole. Les perroquets des infos  sont humiliés par  leurs employeurs, et t ces journalistes triés sur le volet plient l’échine renonçant à leurs propres opinions. Qui peut compter, à l’unité près, le passant et le curieux, le demi-convaincu et le manifestant engagé, celui qui ne fait que regarder et celui qui va rester, celui qui se glisse là par hasard ou le convaincu ?  Comment compter ceux qui sont des infiltrés des RG , des touristes,  des habitants de la rue. ? Quelles sommes de comique on pourrait faire avec ces pataquès  des comptages ou des faux savoirs
    On comprend alors les GJ  « :Pas de chefs , pas de « structure » donc ….!
    Ah ! cette structure, celle du parti « organisé », ça obsède les médias de Paris et même les journalistes régionaux ; ça affole les fabricants de l’opinion qui nous bourrent du mythe du chef nécessaire.   « Si pas de chef, pas de mouvement « ! disent les journalistes obéissants, enfants des bourgeois dominants pendant 50 ans dans la représentation républicaine ; « la démocratie c’est nous ! .. On ne va pas recevoir une leçon de ce petit peuple sympa certes mais emmerdant à la longue, du bas- côté de la route ». Et  pourtant quelle claque en 3 semaines, ils ont prise, dans ce nouveau paysage ! Ils pleurent :« donnez-nous des représentants, des chefs, qu’on puisse négocier avec eux ».  Fabriquer parmi eux des futurs traitres, les corrompre, en faire enfin de nouveaux Daniel Cohn-Bendit : un monstre d’opportunisme et cynisme (j’ai connu son frère aîné qui racontait des vertes et des pas mûres  sur ce futur chef apte à tous les reniements) ; voilà notre fonction,  disent les médias !!
     Bref, ce refus « des chefs de passage qui veulent rester à  vie »,  est une nouveauté  passionnante dans un essai de démocratie directe, un essai à réfléchir.  Pas de correspondants fixes, donc, au bord de la route mais un égalitarisme du barrage ; division des taches informelle sans ordres ni commandants ; bonne humeur. Que des choses enthousiasmantes ! Ici au rond-point refus de protocoles de réunions ; refus du formalisme en association, refus de la politique droite/ gauche avec règles, statuts, ordre du jour, inscrits et encartés. Tout ce qui avait fait 80 ans de politique y compris à gauche et extrême gauche est balayé. . Refus des castes internes, et de hiérarchies ; refus des corps intermédiaires : syndicats, associations et partis organisés. C’est scandaleux pour les  politicards, les carriéristes , ce refus  de chefs officiels  permanents. Il faudra que le referendum à I C réfléchisse   à éliminer tout ce qui a fait la république bureaucratique sur un siècle : des professionnels qui commencent à 18 ans une « carrière » et qui veulent vivre 60 ans de ça ; une vie d’élu à vie qui ont tous la même origine, le même parcours universitaire, le même manque de connaissance de la vie économique. De temps en temps que l’élu revienne dans le monde réel en prenant une place dans la production.   Et que la Chambre de députés soit constituée de tous le milieu économique, de tous les âges de la société réelle.
    Pas de porte-parole fixe, donc, au bord de la route  mais égalitarisme; division des taches informelle, sans ordres ni commandants ; bonne humeur. Que des choses attirantes ! Ici au rond-point refus de protocoles de réunions ; refus du formalisme en association, refus de la politique droite/ gauche avec règles, statuts, ordre du jour, inscrits et encartés. Tout ce qui avait fait 80 ans de politique y compris gauche et extrême gauche. Refus des castes internes, et de hiérarchies ; refus des corps intermédiaires : syndicats, associations et partis organisés. C’est  très scandaleux pour les  politicards, les carriéristes : pas de chefs ,ni de porte-parole , ni de représentants  officiels : tout ce qui a fait la république bureaucratique sur un siècle :balayé !!.On veut la simplicité et l’égalité des rapports dans l’action ; seule l’efficacité immédiate ;pas de plan au-delà de 2 ou3 jours ;pas  d’ordres du jour.  Egalitarisme sur le barrage de la route comme sur le chantier : une communauté de travail le phalanstère de Fourier   bien connu dans la région.
    Le rond-point comme symbole
      Le choix politique du rond-point est une belle image ! Pas de chaires et de tribunes, pas des gens en haut et d’autres en bas !  Rien à voir avec le Forum Romain ou l’Agora grecque.  Pas des gradins avec niveaux supérieurs/inferieurs ; que des citoyens sur le même plan. Celui qui tient les routes tient le pays. Quel sens de la tactique non violente à fort rendement, à forte visibilité, que cette image du rond, là où toutes les routes convergent. Image de la réunion pacifique de la circulation des idées  qui restera dans l’Histoire . En tout cas, ce geste   est dévastateur pour le « Macroléon le petit » car l’Europe et le monde voient ce terrible désaveu de l’élection présidentielle minoritaire en participation .  « Vous nous empêchez de vivre   correctement ; alors nous on vous filtre et on vous ralentit pour discuter à égalité, à plat ».
     Je ne parle pas du   flair   des GJ sur les événements qui puent la provoc. Car pour discréditer, on envoie immédiatement des pros de la casse ; évident  qu’il y a chez les  casseurs, des infiltrés de la police et des  jeunes indics payés , des jeunes gens tenus par leur casier .Depuis 60 ans c'est banal  pour faire condamner par l'opinion ; pour retourner la sympathie  populaire . Banal en 68, 95  etc . Beaucoup d’entre nous attendions le pire après l’échec des casseurs pour dégrader le mouvement. «  Normal » ; fabriquer un terroriste et l’assassiner  3  jours après : déjà vu à Toulouse, à Paris etc.  Et surtout 30 balles dans le corps pour pas que, vivant, il parle à la justice et aux autres polices, les légales, pas les parallèles ou secrètes.  Pendant la guerre en Algérie nous avons vu, fait ça pour gagner l’opinion horrifiée. Ça rappelle 50 ans d’histoire, sinistre. Par contre aujourd’hui, il y a eu en général dans le pays une lucidité nouvelle, instinctive,  des réactions de bon sens ;  les GJ qui n’ont pas marché et ont été suivis par la Nation
     Une autre nouveauté surprenante :la guerre des lycéens
    La guerre   menées par des lycéens (Le conflit entre les Lycées et la police est ouvert depuis l’affaire de Mantes la jolie Les informations que je tiens viennent d’un collègue ami qui a assisté à plusieurs manifs à Marseille :MEM Cf. son interview dans la Provence du  14 déc) je livre des  conclusions à retirer de la détermination et de la volonté des lycéens  de s’exprimer sur leur avenir. Et sur la violence des interventions policières à leur égard, ils ont beaucoup à dire. Les Lycéens en ont pris plein la gueule mais ils ont su se protéger et se défendre : ça c’est une attitude nouvelle, un savoir-faire inédit, une étrange « expérience » que cette organisation de défense  contre la violence,  dans  la guerre des flics  à leur encontre.  Il  y a là une expérience qui ne se perdra pas ; des tactiques de guérilla  ont été apprises et des matériels  ont  été réuni (armes de jet, matériel de protection, pharmacie, mobilité extrême). Au début, surpris, les lycéens n’ont pas compris cette haine et ils ont répondu  à l’étonnement général  à près partout  de la même manière :très combative et très courageuse. Que s’est -il passé dans les Lycées depuis 4 ou 5 ans ? Je ne sais pas ; un essai formidablement novateur d’apprentissage de la bataille  de rue , de fuite et de retour par l’arrière, de  barricades avec du matériel prévu à l’avance, de  ruses de faux retrait et de réapparition avec concentration rapide; une organisation de la  communications entre eux ( via les portables) qu’on n’aurait pas dit possible si on ne le voit pas.  Bref tout un « métier  : préparation, masques, foulards , pharmacie contre les gaz lacrymo, contre les flash balls très durs à encaisser, les blessés à soigner   avec un équipement  de premiers  soins ; ce qui montre leur inventivité et aussi leur « longue expérience »  de manifs  qui durent depuis 4 ou 5 ans !!Il faut saluer leur courage


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  •  Dormir dehors
    Selon Thoreau, marcher en forêt c’est désobéir (Rousseau le grand marcheur le pensait aussi).
     Pour moi dormir à la belle étoile quel que soit le temps c’est aussi ne pas obéir  aux lois de conformisme, des  conventions et  des contraintes du besoin de confort. Pas besoin d’aller dans le Massachusetts ou dans les forêts de  Sibérie… pour  sortir  des sentiers battus  et des excès du  modernisme
    Ne pas obéir   compense et justifie  le  refus de la protection artificielle des villes, de la chaleur de sa maison et le refus  de   se sentir  mouton, noyé  dans la masse de la foule anonyme.  Dormir dehors  signifie une perception très différente de la nature, du monde  minéral ou vivant.  Cela commence   dans l’enfance par  apprivoiser  les bruits étranges nocturnes,  par  retourner la peur du noir en  amitié solide avec l’obscurité, par  rencontrer peut-être sans les craindre,  nos fantômes intérieurs. En dormant dehors, on maîtrise quelques heures son destin  loin des horaires et contraintes des « effrois » de notre temps. Il y a longtemps que je pris cette habitude  pour me débarrasser des miasmes de la civilisation  organisée jusqu’aux minuscules détails de notre vie. C’est pour ce genre d’éducation, qu’adepte régulier de cette pratique, j’y mène souvent mes enfants ….ou des amis curieux de cet univers inconnu qu’est la nature, la nuit.  Tout s’y transforme : des bruits aux perceptions  des couleurs du soir  ou du matin, et bien sûr la meilleure connaissance de la vie sauvage, celle des animaux
    Sortir la nuit  de chez soi, c’est  sortir de soi, de la protection artificielle de la civilisation :  c’est penser librement. La situation nocturne  y convie .Partir seul à l’aventure dans un coin  peu habité,  voire désert,  c’est se consacrer à l’essentiel ; construire ou aménager son abri improvisé, faire un feu pour  cuire son repas (notamment si on a pris quelque poisson avant) .  Partir la nuit hors de chez soi  c’est   aussi  s’enraciner dans la  vie organique ;  c’est fonctionner auprès  des arbres, élément essentiel  de la protection  de l’humanité dès ses débuts. Pour moi  les arbres me  protègent de la pluie  ou de la rosée,   m’octroie le bois pour le feu ,  me donnent  le droit accrocher mon hamac (je suis partisan de ce couchage depuis que j’en pris l’habitude chez les Indiens d’Amazonie ;un  hamac bien choisi protégeait de l’humidité et des animaux rampants  en forêt équatorienne ). La nuit, ici,  dans un endroit totalement isolé me donne la possibilité de  renouer avec mon passé. En général je choisis la montagne, les bords des lacs ou des rivières,  ou encore les cabanes de pierres sèches des bergers du Causse : là où on ne rencontrera personne.  Bien choisir son arbre, comme Brassens le dit,  est essentiel : on doit calculer une distance correcte pour la suspension, l’orientation et la solidité   du hamac! Tout un symbole : l’arbre a été l’ami de Henry Thoreau, celui de Sylvain Tesson en Sibérie aussi. Le bois  représente  tout dans la mythologie des gens de la nature, des marcheurs ; il sert à toutes sortes d’usage sans parler des fruits : bois de construction, bois des vaisseaux   afin de traverser les mers,  bois de chauffage. Le foyer  de la grotte préhistorique  jusqu’à  la maison protectrice ont été alimentés par lui pendant  des millénaires. Il est aussi la protection contre le vent, atténue la pluie ;  il parle à travers ses branches sous le vent ; il se plaint, gémit ou adoucit la violence de la bourrasque
    Donc  d’abord toucher l’arbre, obtenir sa confiance, accrocher nos affaires   lui  laisser le temps de se familiariser  avec l’intrus que nous sommes.  Lui qui va nous balancer au gré de la brise,  fait admirer  son fut et ses bouquets de branches qui,  vus du bas, couché à leur  pied,  nous transmettent  sa force,  son éternité au-dessus de nous, loin  du sol
     Ordre des taches vitales
    1) Nettoyer  d’abord  l’endroit choisi des déchets de la civilisation de loisirs  et de ses  pollutions de la part de promeneurs  ou des touristes peu responsables
    2) Ranger ses affaires, prendre ses marques d’un soir ; préparer du bois pour le  feu , se baigner ou  trouver un bon endroit de  pêche  particulièrement si on a emmené son canoë  gonflable
    3)  Puis explorer les alentours ; écouter la rivière,  admirer la voûte céleste et vérifier  si la « belle étoile »  est  arrivée,
     4) En partant laisser la place intacte; notamment remettre les pierres qui ont servi au foyer à leur place initiale, recouvrir les cendres de terre et de feuilles ; n’abandonner aucune des traces de son passage  que le temps  serait chargé d’effacer : la nature n’est pas faite pour notre service ; c’est l’inverse
    Une nuit dehors : on ne s’ennuie pas ; au contraire. Mais  à notre époque, on n’écoute pas  ce message; ici, pourtant,  on peut  reprendre possession de soi-même et retrouver le sens du silence. Non qu’il n’y ait pas de bruit la nuit.  Au contraire, il y en a de multiples : arbres qui « parlent » au gré du  vent,   l’eau   tumultueuse du torrent ou  les  animaux nocturnes qui s’appellent  .Le tout  a une sonorité singulière, selon la situation  géographique  ou la saison ; une autre musique, douce ou colérique. On ressent l’histoire des hommes qui depuis des éternités  vivaient  là  et qui eux  respectaient la nature nourricière.  Les arbres qui vont soutenir mon hamac   sont mes deux piliers de cette régénération. Chaque fibre, chaque branche  s’élance   à cette recherche  de liberté. C’est pourquoi je noue une relation  particulière avec  eux . A passer  des  nuits dehors, je retrouve le goût de marcher pied nus, ce que je ne peux faire en ville ;  je choisis  là  un mode  de circulation  dont j’use régulièrement dans la vie quotidienne, chez moi dans mon jardin  et  en  tous terrains. On ressent directement notre lien avec le minéral, la solidité de la terre qui nous supporte.  Le contact fréquent avec le sol  que j’apprends à mes enfants  est une nécessité   organique    afin de  se sentir en accord avec son environnement matériel
    4  Ne pas oublier de contempler le coucher du soleil, de se laver  au torrent. Et le faire  également  au sens figuré, afin de se laver de toutes les fausses obligations, les artifices et  les  occupations oiseuses imposées par notre société.  Cela permet d’   établir  à l’occasion une autre relation humaine avec  d’autres solitaires. Quand   on rencontre le berger  avec ses moutons, le pêcheur et ses truites,  le ramasseur et ses champignons,  on noue un rapport simple et authentique  puisqu’ils sont amateurs et   connaisseurs de la  nature nourricière  que nous respectons  ensemble
    Une  autre relation humaine de qualité
    Si j’ai  emporté un livre de Thoreau   je le lis à  l’aide  de ma frontale ; alors, je ressens les mêmes sensations exprimées dans  sa Bible : « Désobéir »  (Cf  p 106) qui est une Ode à  la forêt.  La sauvegarde du monde   implique la préservation de cette nature sauvage dit-il : 
    « Je  pénètre dans la forêt   comme dans un lieu saint ;  c’est là que se trouve la vigueur,  la moelle de la Nature  La préservation des animaux sauvages suppose la création  d’une forêt pour qu’ils puissent y  demeurer  ou s’y retirer. Il en va  de même pour l’homme. Il  y a cent ans  on vendait dans nos rues de écorces prélevées  sur les troncs de nos arbres et autres plantes médicinales… Je crois  en la forêt, en la prairie,  et en la nuit  qui voit pousser le grain (p100).. Le voyageur  peut  fort bien s’étendre  dans les bois la nuit presque partout  en Amérique du Nord .Il y a quelque chose  dans l’air qu’on respire en montagne  qui nourrit  l’esprit et  l’inspire » p 97.
     A mon retour dans la « civilisation », je vois  la société  d’une autre manière : plus miséricordieuse, plus compréhensive  et  je suis plus tolérant à son égard. Ceux qui pratiquent ces bases fraternelles  entretiennent  et font survivre le respect  de la Nature  font comme moi. Car nous sommes plus nombreux qu’on le croit  à exercer cette  démarche,  non de retrait égoïste et de refus de la société, mais  de recherche d’un meilleur rapport  à la société à travers une relation profonde  avec notre mère : la terre. Donc  j’envoie ce signal à tous ceux qui n’ont jamais essayé  et qui vont le  tenter .Partager  cette Renaissance et se ressourcer : ce pas de côté, dans les horaires et contraintes de la vie quotidienne,  est une  source  de  résistance  face  à  la société quand on la trouve  parfois    trop conformiste  ou envahissante .
    Alors... ce que je viens de raconter n’est pas une histoire à dormir debout, mais simplement un  geste  de  bonne  santé et d’équilibre mental que tout un chacun peut pratiquer à l’abri   du regard des curieux,  des pulsions de l’exhibition ou de la  grande absence de  modestie ; choses  si  banales  chez nos contemporains  .Je suis jaloux de ma liberté  et je  n’en parle qu’à mes très proches ; je n’aurais pas  confié mes réflexions  si mon père - qui connaît la chose  et  l’a pratiquée - ne m’y avait invité. C’est pourquoi  je  n’écris ce témoignage qu’à l’adresse du petit nombre de personnes, celles qui sont aptes à comprendre : bien sûr mes familiers et   quelques amis intimes  qui, eux,  ont saisi le sens profond de l’acte de  dormir dehors   : Alors Bonne Nuit !
    Doc 
    La chanson de Brassens est « auprès de mon arbre,je vivais heureux »
    Les deux livres  de Thoreau :Désobéir  et de S. Tesson dans les forets de Sibérie sont édités en livre de poche


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  • Eternels  Migrants et Ignorance tenace. 

     

    Le racisme commence avec les vocables incorrects et les notions confuses exprimant le refus de savoir des élites puis ensuite de la Nation. La Méditerranée, domaine d’asile et de migrant : maëlstrom depuis deux mille ans à la circulation intense. Tous les peuples ont tourné en multiples sens dans tout le Proche et Moyen Orient. Hier, les Grecs, les Phéniciens, Romains, Francs, Lombards, outre de multiples peuples différents qu’on confond avec le terme Arabe en masses indistinctes : hier les Byzantins, les Perses, les Berbères, les Ottomans, les Maghrébins, qui se battent ou échangent Marchandises ou Migrants en tous sens. C’est le sud qui vient au Nord après que ce fut l’inverse (Croisades, Napoléon, partage occidental de la Syrie de l’Irak et tout le Proche-Orient maintenant occupé depuis 1945 par un émissaire direct de l’Occident : Israël) ! Il faut lire l’Histoire de la Méditerranée de J. Carpentier et F. Lebrun(Seuil) 

     On confond une dizaine de peuples très différents par l’histoire, la religion (plusieurs types d’Islams), les langues (pas plus de rapports entre elles que toutes les langues européennes qui ont le latin comme mère lointaine). L’arabe littéraire, l’arabe du Livre dans ce mélange est la langue des élites, la langue de référence mais les langues parlées dites Arabes, sont nombreuses et n’ont que des rapports lointains entre elles sans être des dialectes nationaux. Il y a au moins une dizaine d’« Arabes » parlés  aujourd’hui. En confondant ces données historiques ainsi qu’en ne distinguant en religions que shiites et sunnites, on commet d’énormes bévues politiques. Typiques comme celle qui nous fit croire que nous avions vaincu et chassé les « Arabes » à Poitiers. Alors que c’étaient des Berbères, justement l’ennemi juré des premiers (voir le numéro 446 et l’article de G. Martinez-Gros dans l’histoire)

     Mis à part quelques centaines d’érudits qui connaissent ces langues arabes variées, les journalistes incultes et les politiques mettent tout ça dans le même sac. On sait les catastrophes qui en découlent. Que sort-il au sein de notre information et politique ? rien ! aucune leçon retenue du passé d’erreurs, aucune réflexion. L’incapacité, la faible compétence dont sont victimes des peuples arabes, si différents pourtant par leurs langues, leurs religions au sein de l’ensemble dit Islam et par leurs cultures ressemblent à celles des Américains qui débarquent en Europe et qui ne voient pas de différences entre un Suédois et un Portugais ; ils perpétuent d’effroyables bévues commettant des jugements politiques aberrants.

     Dans le chaos actuel au Proche-Orient, on voit surgir l’insuffisance crasse des médias et informateurs (radio, télé, presse, personnalités, élus). Personne ou presque pour rappeler l’Histoire ; que le pays de Bachar est lui-même divisé entre tendances irréductibles et insolubles, que « Syriens » signifie surtout amalgame d’erreurs et d’approximations induites par la terminologie.  Quelles différences, les enquêteurs, les commentateurs expéditifs font entre la trentaine de groupes ethniques ou de sectes dites islamistes, la douzaine de peuples distincts par l’histoire et les coutumes ou la diversité des langues parlées ? Aucune !  Quiconque s’approche de cette extrême division du monde arabe est saisi de notre manque de connaissance surtouts en France où l’ignorance est un culte, bon chic et bon genre, du style Sc Po ENA. Quand je « visitais » pour voir le camp de Calais,   on se rendait compte combien la non-saisie des différences entre « Arabes » est préjudiciable à notre entendement. Quelqu’un qui serait allé, jeune, en Algérie sait bien qu’on ne peut comparer un Mzabite avec un Kabyle, un Bédouin avec un Oranais, que leur histoire interne est complexe et divergente ainsi que la langue, leurs pratiques ou croyances religieuses. De même sans rien savoir de l’histoire des Omeyades, des Abbassides, des Andalous, des Ottomans, des Alaouites etc, on met tout ça dans le même sac syrien et… vogue la galère de notre « désinformation » usant de tout ce qui permet d’engendrer  puis de répandre l’ignorance arrogante bonne à diffuser dans notre société actuelle fermée aux migrants d’hier et de demain, une vision   européenne où surnagent les préjugés et l’hostilité à l’égard de ceux qui  cherchent à savoir avant de juger  

     

     Enfin… heureux sont les simples d’esprit qui abondent dans notre culture moderne dite éclairée ! Si le mot malheureux d’Arabe ou d’Islam permet toutes les confusions cela est peut-être l’effet recherché à des fins intéressées mais a des conséquences graves. Heureusement pour le symbole de notre passé cultivé, il reste quelques milliers de personnes chez nous pour respecter la connaissance, voire l’érudition, apprendre une des langues arabes, avant de parler pour ne rien dire. Ne pas penser, ne pas réfléchir se  fonde sur le non savoir. Nous commettons la même erreur avec l’autre inconnue de la planète quand on dit « le monde Chinois ». Mais là, on le paiera cher et cash. Quand on réfléchit au fait qu’un milliard et demi d’hommes ou presque sont amalgamés et appelés du même nom géographique, alors qu’on en ignore tout : les langues variées, les cultures internes, les croyances spirituelles. On mesure la vanité et le ridicule de nos juges  ou tribuns quand il n’y a en France qu’une dizaine de milliers de sinologues  qui eux ne traitent pas des centaines de millions de Chinois comme si c’était une entité même s’ils constituent une large palette de fédérations de Républiques 

     

    Malheureusement l’école, les médias donnent l’exemple de la suffisance et de l’aveuglement ; cela nous permet de nous exonérer de toute curiosité et du travail d’apprendre  avant de savoir. En tout cas notre méconnaissance est hallucinante. On se permet de juger des cultures millénaires et les situations inextricables actuelles, à l’aide de quelques stéréotypes et clichés.  Cela permet aux radios, télés et autres médias de nous raconter n’importe quelle absurdité tous les jours et nous…marchons, nous nous croyons informés et cultivés. Heureux les imbéciles arrogants ! Je souhaite à nos enfants et petits enfants des commentateurs et des politiques plus intelligents et cultivés. Mais cela n’arrivera pas… c’est le genre Trump qui nous guette !  

     

    Dans notre univers occidental étriqué, en pleine régression, on saluera donc le courage, dans la lutte contre les préjugés, de quelques spécialistes ès mondes étrangers, ceux qui ont appris les langues étrangères et l’histoire des autres continents.  Saluons aussi les quelques centaines d’amateurs qui tentent avec peine de s’y reconnaitre dans ce chaos et nous informent autant qu’ils le peuvent. Parmi eux, je salue en particulier les militants de Mulhouse Eric Chabauty et Pierre Freyburger auteurs de l’enquête « la Dérive du continent », (Médiapop éditions 2017) qui ont eu le courage d’enquêter sur place; tout comme le spécialiste connaisseur M. El-Miri (Université d’Aix) qui passe plusieurs mois sur le terrain 


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  • Dialogue : Le blogueur juge de l’ermite 

      

    En réalité, ermite à moitié. S’il vivait seul dans un petit village du Dauphiné, à 1500m, il occupait une maison sans grande commodités mais non sans confort. « Vous ne pouvez pas vous tromper, m’a-t-on dit quand je partis à sa rencontre, c’est la maison près de la chapelle ». Un petit village d’une vingtaine d’âmes, 4 mois de neige en hiver, abritant un berger, deux paysans et quelques couples d’ouvriers et de retraités.  

    On m’avait averti : « il est peu loquace, il va tous les jours en montagne ».  Depuis son observatoire, il surplombait la vallée, la ville, mais aussi la société. Il était informé, très au fait de l’actualité, grâce aux moyens modernes de communications : Internet était parvenu dans ce village depuis six ans. 

    On me l’avait présenté comme un original, coureur de bois, amateur de vie sauvage, amoureux de la haute montagne ; d’autres le voyaient comme un vieux sage, austère et taciturne, blasé des humains. Certains imaginaient un type bizarre probablement aigri et frustré, un peu creux, peut-être vaniteux, fouillant les gens du regard, les bombardant de questions. 

     Je l’abordais dubitatif, quelque peu intimidé ; il me regarda monter le sentier caillouteux et me félicita pour ma démarche souple et rapide. « Vous avez le pied montagnard ». Il me fit le tour du panorama : « Oui, la vue est superbe. Là-bas vous avez le pic du Bout à 3000 m ; à votre gauche le mont de la Table. Je les ai gravis, quoique maintenant mon altitude de prédilection soit redescendue à 2000 m » 

      

    Il m’expliqua qu’il passait son temps à marcher, lire, grimper, réfléchir, tout cela successivement. Je grimpe en solo, en libre ; ça veut bien dire ce que c’est : seul sans matériel et sans assurance.  Etre libre, sans entraves, choisir ses voies, bien viser ses passages, ne dépendre que de la roche et de sa propre lucidité. Rentrer à n’importe quelle heure, parfois ne pas rentrer ; personne ne s’inquiète ! C’est important la liberté. Et bien sûr, sans l'appareil symbolique de l’esclavage de l’homme d’aujourd’hui, le portable. Je n’en ai jamais eu.  Seule condition : « Etre en forme » : la montagne ne tolère pas ceux qui sont fatigués, peu concentrés, inattentifs.  Posséder le sens de l’équilibre.  Etre équilibré sur le rocher signifie aussi l’équilibre mental .Pas l’un sans l’autre ! Telle était sa devise.Il justifia longuement la marche comme ce qui demeurait encore d’authentique dans les liens avec notre ancêtre « l’homo erectus ». C’est par là que passent la palpation du réel, la relation physique avec la terre nourricière.  Le pied dans la marche représente le contact direct, la racine qui nous relie à la matière d’où nous venons et où nous retournons tous !  Les mots le disent : « Retomber sur ses pieds », « ne pas perdre pied » ou « bon pied, bon œil ». Que ce soit le pied cambré du danseur, le pied ouvert ou fermé du footballeur, le pied marin, sentez, dit-il,  tout ce que la civilisation récente a atrophié ou annihilé. Pas surprenant que la pensée se soit amollie. Si vous amoindrissez la fonction de ce membre, vous réduisez votre capacité intellectuelle. Vous savez qui a dit : « Quand je grimpe, je pense avec mes jambes  » ?  

    -Non ! 

    -Un très grand alpiniste, un militant, un politique engagé aussi : l’Autrichien Reinhold Messner. L’abaissement de la pensée est en proportion de la diminution de la longueur de marche quotidienne. Sans intelligence, pas d’indépendance et alors, c’est la vie en troupeau. Comme des moutons où l’un suit consciencieusement l’arrière train de celui qui précède. Se caler au milieu du groupe, se fondre dans la masse, ne pas se distinguer. On dit qu’il y des concours de stupidité pour acquérir le droit à la célébrité dans la société d’où vous venez. Est-ce vrai qu’à la télé gagner les courses à l’imbécillité assure la notoriété ? Ne pas réfléchir par soi-même, suivre le mouvement, se montrer  conformiste, quand le chef de file vous conduit ...à l‘abattoir ou au précipice, il y a de quoi pavoiser en effet.  On m’a raconté que la meilleure façon d’être moderne est d’entrer dans le grand livre de Fesses-Book. Montrer ses fesses, souriantes ou grimaçantes, fines ou grossières ; des pages entières de photos de fesses. La gloire serait attribuée à qui a fait le maximum pour appartenir à la grande confrérie. Remarquez : Jean Ferrat avait admiré la manière dont Brassens montrait les siennes aux bourges et aux calotins.  

    C’est pour cela que je marche deux ou trois heures par jour quelque soit le temps. Nos contemporains, en deux générations, ont perdu entièrement cette capacité.  « Ils perdent pied ».Les dégâts en sont immenses : comportements de renoncement face aux difficultés, abdication de caractère devant les rapports de force conformisme des morales imposées  par autrui». Si j’ai l’occasion, je vous montrerai les différentes démarches. Marcher en pensant n’est pas la même chose que penser en marchant ; la distinction est subtile mais forte. Je l’éprouve tous les jours en vagabondant. La pensée aérée, dépouillée, qui va l’essentiel, les grimpeurs la pratiquent. Vous les avez vus sur les parois ? Ils font des choses de plus en plus incroyables ! Vous connaissez Catherine Destivelle ? 

    -De nom ,oui 

     -Quand elle grimpe dans  son style éthéré, elle est un défi à la pesanteur ; elle fait corps avec le rocher et en même temps elle s’en détache , elle vole de prise en prise. Lisez-la.  Elle dit de choses très justes sur ces détails extrêmes. Quatre bouts de doigts de pieds et de mains, quatre fines extrémités pour s’élever et vous maintiennent en vie. On voit immédiatement le caractère aérien, la mesure à l’économie : pas de geste superflu, rien d’inutile dans le dépouillement de l’ascension. Ce sont des danseurs verticaux ; si les danseurs de ballet maîtrisent l’espace horizontal (ils s’élèvent un peu mais médiocrement), observez ces danseurs de paroi. Quand je passe au pied d’une dalle où ils s’expliquent avec eux mêmes, je ne me lasse pas de les regarder.  

    « Mes mains se promènent doucement sur la surface granuleuse du rocher. Puis mon corps se met à grimper. Tout est facile, les mouvements s’enchaînent aisément, je grimpe, je grimpe...Un vrai rêve ! C’est pour parvenir à ce degré de liberté physique, ce sentiment d’aisance, de légèreté que j’ai décidé de regrimper en solo car je savais que ce serait la seule façon de revivre cette osmose parfaite avec le rocher, de retrouver cette grimpe instinctive, presque animale »( C. Destivelle : Retour à la montagne)  

    Il faut dire que la pensée, afin de s’aérer, ne s’encombre ici d’aucun d’artifice, ni de conventions. C’est à 4000 qu’on respire le mieux. Il y a moins de pression atmosphérique et  la tête se purifie ! On ne pense pas de la même manière qu’au niveau de la mer ! La vérité créatrice par la sensation ultime des éléments naturels,  le sol et la peau, maints écrivains l’ont exprimé. Rappelez vous Rousseau ?  

    –Ah oui, dans la Nouvelle Héloïse ? Mais il oublie que plus on monte, plus il faut s’oxygéner ! Mais, vous, que faites-vous là-haut, tous les jours ? Je présume que vous observez les animaux sauvages ?  

    -Oui, je vois le lynx, le renard et le sanglier, le chamois et le bouquetin, le cerf ou le chevreuil. 

    -Et le loup ?  

    -Jamais vu ; ni rencontré de traces ; deux étaient présents ici, paraît-il. Vite abattus  

    -Pourquoi ?  

     -C’est l’immigré de la gent animale ; on lui impute les crimes des autres.  Il vient des Balkans ou du Caucase et de plus il transite par l’Italie. C’est l’illégal à pourchasser, le bouc émissaire.  Il paie pour tous les malheurs engendrés ailleurs 

      

    -Pourtant dans les troupeaux ... il fait des ravages ? 

      

    -C’est pas lui, ce sont le chiens redevenus sauvages, les chiens errants, gardiens de villas et les chalets abandonnés hors saison par leurs maîtres, d’où ils s’échappent pour quelques jours chasser, retrouver leur instinct de tueur (« les chiens tueurs d’enfants ont plus de respectabilité que le loup). Eux oui, j’en ai rencontrés. Affamé, le loup ne tue que pour se nourrir, une brebis de ci de là, l’autre le chien dit de garde qu’on laisse seul dans les jardins   tue par plaisir. Quand un animal du troupeau est dévoré,  il est probable que ce soit le loup. Quand on trouve plusieurs moutons abîmés et blessés, c’est le chien qui est redevenu sauvage. D’ailleurs souvent les dégâts sont ciblés, circonscrits à une petite aire ; or, lui, le loup circule, ne reste pas sur place.  Cela est connu. Il n’y a que les journalistes naïfs et leurs lecteurs qui sont menés en bateau.  Bon ! Il ne faut rien dire : Bruxelles ne dédommage que si le loup est déclaré responsable. D’ailleurs les nouveaux résidents,  bourgeois ou retraités, sont devenus les maires, les  notables de villages, les dirigeants d’association (de chasse) ; ils font la loi et l’indemnisation. Le berger se tait.  Le loup est donc l’immigré honni.  

      

    -Bien, bien..  je vois que j’ai touché là à une corde sensible  

      

    -Oui et s’il n’y avait que ça ! Les 4.4, les quads, les chasses illégales, les empoisonnements d’animaux protégés. C’est la curée pour détruire, polluer, abîmer, ne rien laisser derrière nous. Les nouveaux Barbares sont dans nos montagnes 

      

    - Et l’isolement, l’absence de médecin, de pharmacien  ne vous préoccupent pas ? »  

      

    -Inutile ; je ne les connais pas. Jamais vus. Je n’ai jamais été malade ; je crois que c’est irrémédiable,  la bonne santé. Une question de chance mais aussi de volonté, d’hygiène de vie, de connaissance de son corps. Je devine ce qui ne va pas à de petits signes, je porte un autodiagnostic ; puis je me soigne en pratiquant  les exercices physiques appropriés ou bien je m’octroie  la récupération nécessaire. Mais puisque vous vous intéressez à mon genre de vie, je vous propose une devinette.  Je fais parfois des pastiches en me promenant ; oh, des réminiscences scolaires, des textes appris et que je remanie s’ils ont un rapport avec ma situation. Par exemple en nageant dans un des nombreux lacs, je me suis souvenu de ce texte célèbre : 

    « Lorsque le lac gelé ne me permettait pas la natation, je passai mon après-midi à parcourir la rive, en lisant une page ou deux d’un livre, m’asseyant tantôt dans les recoins les plus souriants et les plus solitaires pour y réfléchir à mon aise, tantôt gravissant les hautes terres pour parcourir des yeux le superbe et renversant coup d’œil du lac et des rivages boisés, élargis en riches plaines dans lesquelles la vue s’étendait jusqu’aux montagnes bleuâtres qui les bornaient. Quand le soir approchait, je descendais des cimes et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève etc ».  

    Lecteur :  De qui et d’où est tiré ce passage d’un auteur que j’aime bien et que je respecte à ma façon, caricaturale ? 

      

    -Pourquoi cet écartement de la société ; ce retrait est volontaire n’est-ce pas ? 

      

    -Oui une raison très simple. Je n’ai pas beaucoup travaillé durant ma vie active, j’étais un peu paresseux, j’étais professeur. Un métier peu usant, intéressant certes, mais guère éprouvant si je compare aux ouvriers qui m’entourent. Nous, on parvient à la retraite en pleine forme. Eux non ! Alors il était temps de redevenir sérieux. 

      

    - Vous faites toujours les choses à l’envers, quoi ?   

    - Une raison supplémentaire est que j’habitais une ville du sud, riche, pleine des bobos et de bourgeois, sophistiquée, avec de nombreuses occasions de diversions, de loisirs, de spectacles. Je me suis éloigné de ces tentations car je me serais laissé aller à la vie facile, distrayante et sans soucis. Mais rassurez –vous je ne suis pas devenu un travailleur acharné : 6 à 7 heurs par jour me suffisent.  

      

    - Oui je comprends ; d’ailleurs moi-même...Mais pourquoi se couper du monde à ce point ? Ne parler à personne, des jours, des semaines durant, n’est-ce pas trop dur ? 

      

    - Pas pour moi qui ai l’esprit lent, qui réfléchit laborieusement, qui suis le contraire d’un esprit vif et rapide. Il me faut du temps et de la concentration pour comprendre quelque chose de valable à la société où nous vivons. Donc je m’impose la régularité de l’attention, l’approfondissement par le silence. Je tente de m’abstraire du bruit ambiant, d’éviter les distractions qui dispersent.  Rester seul pour penser : le monde actuel fait tout pour vous en empêcher. La solitude est dénoncée comme une maladie, une anomalie. Vive le superficiel, le zapping ; soyez légers, glissez, faites 3 ou 4 choses à la fois pourvu que ce ne soit ni profond ni exigeant en attention. Regardez : les médias, les livres à succès sont ceux qui confirment vos préjugés, qui vous incitent à abandonner toute personnalité, toute indépendance, toute rigueur de la pensée.  « Nous réfléchissons pour vous aux meilleures solutions, confiez-nous votre argent, votre santé, votre esprit, on s’occupe de tout. Amusez-vous, soyez insouciant, sortez, consommez, moutonnier, suivez le troupeau. Ludisme, Hédonisme, Egoïsme, on organise tout pour vous ! 

      

    --Et la montagne vous permet de lutter contre. Seul contre tous, quoi ? 

     –Non ; je n’ai pas cette prétention ! Mais la montagne et la lecture ensemble ! car la culture accumulée sur 20 siècles nous indique que ce phénomène est banal , que d’innombrables individus sont sortis du rang, ont refusé, ont désobéi. Certains ont laissé des œuvres impérissables. Les ayant un peu fréquentés dans ma jeunesse, je voulais les retrouver sur le tard... 

    Mais, bon,  j’ai quelques olives et un fromage à partager, entrez .On discutera. 


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